Homogénéiser, c’est forcer un liquide chargé de gouttelettes à traverser une fente de quelques centièmes de millimètre sous une pression de 100 à 250 bar. Le liquide y passe à deux cents mètres par seconde et y séjourne cinq microsecondes. Il entre avec des gouttes de matière grasse de 3 à 5 micromètres, il ressort avec des gouttes de 0,3 à 0,5 micromètre. Toute l’opération tient dans ce passage : le reste de la machine ne sert qu’à amener le produit devant la fente et à évacuer ce qui en sort.
Le bilan d’énergie de cette poignée de microsecondes est déconcertant. Comprimer un litre de lait à 200 bar coûte 20 000 joules. La surface d’interface eau-graisse créée pendant le passage vaut environ 540 mètres carrés par litre, et la former contre une tension interfaciale de 10 millinewtons par mètre coûte 5,4 joules : le rendement thermodynamique de l’opération est de l’ordre de 0,03 %. Les 99,97 % restants finissent en chaleur, et le produit sort environ 5 °C plus chaud qu’il n’est entré. Un homogénéisateur est, en toute rigueur, un réchauffeur électrique très cher qui fabrique une émulsion en même temps.
Le plus étonnant n’est pas là. Cette opération, industrialisée depuis 1900 et installée dans toutes les laiteries du monde, repose sur un mécanisme de rupture des gouttes qui n’est toujours pas tranché : la turbulence du jet en aval de la fente, l’étirement laminaire à son entrée et la cavitation se disputent le rôle depuis soixante ans, faute de pouvoir observer une goutte se casser dans une fente de 20 micromètres à 200 mètres par seconde. Ce qui se décide là est en revanche parfaitement connu par ses conséquences : la durée de vie d’une brique de lait sans ligne de crème, la blancheur d’une boisson, la viscosité d’une crème dessert, la tenue d’un gel de yaourt, la sensation de gras en bouche, et — dans les produits reformulés aux édulcorants intenses — une partie du corps que le sucre retiré ne donne plus.
Homogénéiser n’est pas émulsionner. L’émulsification crée une dispersion à partir de deux phases séparées : elle part d’une couche d’huile et d’une phase aqueuse et fabrique une émulsion grossière, de 5 à 50 micromètres, avec une cuve agitée ou un rotor-stator. L’homogénéisation part d’une dispersion qui existe déjà — le lait est une émulsion naturelle — et lui fait subir une réduction de taille d’un facteur 10 à 100 en resserrant fortement la distribution. Les énergies spécifiques diffèrent d’un facteur mille : quelques dizaines de kilojoules par mètre cube pour disperser, 20 000 pour homogénéiser. Les résultats aussi : une émulsion grossière crème en une heure, une émulsion homogénéisée tient un an. Le mot désigne enfin, en atelier, une troisième chose sans rapport — l’uniformisation d’une composition par agitation, qui est un mélange et ne demande aucune pression.
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À quoi sert l’opération
Une seule finalité domine, déclinée en effets si divers qu’on les rattache rarement à leur cause commune : réduire la taille des éléments dispersés d’un liquide, donc multiplier leur nombre et leur surface.
Supprimer la séparation gravitaire. C’est la raison historique. Une goutte de matière grasse laitière de 4 micromètres remonte de 2 millimètres par heure dans du lait au repos ; en une nuit, elle a formé une ligne de crème. Divisée par dix, elle remonte cent fois moins vite — la vitesse de Stokes varie comme le carré du diamètre — soit un demi-millimètre par jour. On ne combat pas la gravité, on rend son effet plus lent que la date limite de consommation.
Donner du corps sans ajouter d’ingrédient. Diviser des gouttes augmente la viscosité apparente pour une raison géométrique : chaque goutte porte une couche adsorbée de 5 à 15 nanomètres qui compte dans son volume hydrodynamique. Sur une goutte de 4 micromètres elle ajoute 1 % de volume effectif ; sur une goutte de 0,3 micromètre, 20 %. Une crème dessert homogénéisée finement est plus épaisse que la même formule traitée grossièrement, sans un gramme d’amidon de plus.
Rendre un produit apte au traitement thermique. Dans un lait UHT, une goutte non homogénéisée est un site de coalescence et de sédimentation pendant six mois. Homogénéisée, elle se couvre de caséines et se comporte comme une grosse micelle : elle participe au réseau protéique au lieu de le fuir. L’appertisation d’un lait concentré serait impraticable sans elle.
Fragmenter des structures qui ne sont pas des gouttes. La fente ne fait pas de différence entre une goutte d’huile et un fragment de paroi cellulaire. L’homogénéisation d’une purée de tomate à 100-200 bar après le hot break déchire les fragments pariétaux, libère des chaînes pectiques et augmente la consistance Bostwick de 30 à 50 % à extrait sec constant : de l’épaississement obtenu sans ajout. Le raisonnement vaut aussi pour le jus d’orange pulpeux et les boissons à base d’avoine ou de soja.
La liste des filières concernées est plus courte que celle des filières qui l’ignorent : une opération qui divise des gouttes n’a de sens que là où il y a des gouttes. La filière laitière en est le cœur — lait de consommation et UHT, crème, mix de yaourt et de crème glacée, lait infantile, laits aromatisés — suivie des boissons : émulsions d’arôme et de trouble, boissons végétales et protéinées, liqueurs crémeuses. Les fruits et légumes l’emploient pour la texture des purées, la filière céréalière pour les crèmes desserts. La filière viande travaille des émulsions, mais au cutter et à l’émulsifieur à couteaux. La brasserie et la sucrerie ne l’utilisent pas : un moût, un jus de betterave, un sirop de glucose sont des solutions vraies.
Le phénomène physique
La tête d’homogénéisation
L’organe qui travaille tient dans le creux de la main. Le siège est une bague en carbure de tungstène ou en céramique, percée en son centre, dont la face supérieure est rectifiée au micromètre. Le clapet, ou pointeau, est une pastille de même matière plaquée contre le siège par un ressort ou un vérin ; entre les deux subsiste un interstice annulaire de quelques dizaines de micromètres, la fente. L’anneau de choc entoure l’ensemble à un ou deux millimètres du siège et reçoit de plein fouet le jet qui en sort.
Un point de conception gouverne toute la conduite : la fente n’est pas réglée, elle s’établit. L’opérateur ne fixe pas une hauteur d’interstice, il fixe une force sur le clapet ; le produit soulève celui-ci et l’interstice s’ouvre jusqu’à ce que la perte de charge équilibre exactement cette force. La pression est donc la grandeur imposée, la hauteur de fente la grandeur résultante. Si le débit augmente de 20 %, la fente s’ouvre d’autant et la pression ne bouge pas. Si le siège s’use, la fente s’ouvre à force égale, la pression chute, et il faut resserrer pour retrouver le point de marche : c’est le signal d’usure le plus fiable dont on dispose.
L’ordre de grandeur de la fente se calcule par continuité, h = Q / (π · D · v) : 0,4 micromètre sur une machine de laboratoire à 10 L/h, 150 micromètres sur une machine de laiterie à 20 000 L/h avec un siège de 60 millimètres, le gros des installations se tenant entre 20 et 100. Quant à l’anneau de choc, son nom promet plus qu’il ne tient : quand on l’éloigne, la taille des gouttes bouge peu. Il confine le jet et protège le corps de la tête, sinon érodé en quelques centaines d’heures.
Le passage de la fente
Suivons une goutte de 4 micromètres. Elle arrive dans le canal d’amenée à 3 ou 5 mètres par seconde, dans un liquide à 200 bar. À l’entrée de la fente, la section s’effondre : le liquide accélère de 5 à 200 mètres par seconde sur un dixième de millimètre. L’accélération subie vaut 2 · 108 m·s−2, vingt millions de fois la pesanteur, et le taux d’élongation du champ de vitesse atteint 106 s−1.
Dans la fente, l’écoulement reste laminaire malgré la vitesse : elle est trop courte pour que la turbulence s’y développe. La pression statique y est tombée de 200 bar à quelques bars, et sur la ligne médiane elle peut descendre sous la pression de vapeur saturante du produit — 0,02 bar à 20 °C, 0,3 bar à 70 °C. Le séjour dure entre 2,5 et 10 microsecondes.
À la sortie, le jet débouche dans un volume au repos, entraîne le liquide environnant et devient un sillage turbulent violent sur quelques millimètres, où toute l’énergie de pression se dissipe. Une machine de 20 000 L/h à 200 bar dissipe Q · Δp = 111 kilowatts ; si cela se produit dans un centimètre cube, soit un gramme de produit, le taux local vaut 108 watts par kilogramme, quand une cuve agitée travaille à 1 W/kg. De là découle la seule prédiction vraiment convaincante de la théorie : l’échelle de Kolmogorov, taille des plus petits tourbillons qu’un écoulement turbulent peut entretenir, vaut λ = (ν3/ε)1/4, soit 0,3 micromètre ici. C’est exactement la taille des gouttes obtenues.
200 bar, 3 à 5 m/s, gouttes de 3 à 5 µm
étirement laminaire, 106 s−1
20 à 100 µm de haut, 200 m/s, 2 à 10 µs
ε ≈ 108 W/kg — rupture turbulente, échelle de Kolmogorov 0,3 µm
adsorption des caséines contre recoalescence
dissociation des amas — la taille des gouttes ne change plus
Les trois mécanismes candidats
La turbulence de sillage est l’hypothèse dominante, formalisée par Kolmogorov puis Hinze et défendue depuis par l’école de Walstra. Dans le jet turbulent en aval de la fente, les tourbillons de taille comparable à celle de la goutte exercent sur elle des fluctuations de pression dynamique ; quand la contrainte dépasse la pression de Laplace, la goutte se scinde. La théorie prédit un diamètre maximal stable en ε−0,4 ; comme la dissipation varie comme la pression puissance 1,5, le diamètre varie comme la pression puissance −0,6, soit exactement le bord inférieur de la fourchette mesurée.
Le cisaillement laminaire élongationnel agit plus tôt, à l’entrée de la fente, où l’écoulement n’est pas encore turbulent mais violemment étiré. Une goutte s’y allonge en fil et se rompt si le nombre capillaire — contrainte visqueuse d’étirement rapportée à la pression de Laplace — dépasse 0,1 à 0,2. Avec 106 s−1, 1 mPa·s et 10 mN/m, une goutte de 4 micromètres atteint 0,2 et se casse, une goutte de 1 micromètre plafonne à 0,05 et résiste : l’étirement fait le gros du travail sur les grosses gouttes et devient impuissant sous le micromètre. Mécanisme préparatoire, donc, plutôt que concurrent.
La cavitation, enfin, naît dans la fente quand la pression statique descend sous la pression de vapeur : des cavités se forment, sont emportées par le jet, puis implosent en aval en produisant ondes de choc et microjets. Que le phénomène existe ne fait aucun doute — l’érosion en piqûres du siège en est la signature. Qu’il casse les gouttes est beaucoup moins établi : appliquer une contre-pression en aval supprime la cavitation en relevant la pression absolue, et la taille des gouttes ne bouge alors que de quelques pour cent. La lecture majoritaire est donc que la cavitation est surtout un parasite — usure, bruit, oxydation locale des lipides — et accessoirement un contributeur.
La course contre la recoalescence
Casser une goutte ne suffit pas : il faut que les deux filles restent séparées. À la sortie de la fente, la zone dense contient des gouttes de surface nue, à quelques micromètres les unes des autres, dans un écoulement qui les fait se rencontrer sans arrêt — et deux surfaces nues qui se touchent fusionnent. Le résultat est l’issue d’une course entre la rupture, quelques microsecondes, l’adsorption d’un agent de surface, et la recoalescence. Un émulsifiant de petite molécule couvre une interface neuve en quelques dizaines de microsecondes, une protéine globulaire en une milliseconde, une micelle de caséine — objet de 100 à 200 nanomètres qui doit s’ancrer puis s’étaler — en 1 à 100 millisecondes. Dans un lait, le réservoir de caséine est énorme et cela suffit ; dans une crème à 40 % de matière grasse, non, et c’est là que naissent les amas.
Ce que la fente laisse derrière elle
La grandeur qui résume l’opération n’est pas le diamètre moyen mais la surface interfaciale créée, qui vaut 6φ/d32 par unité de volume. Un lait entier à 4 % de matière grasse, avec des globules de 4 micromètres, présente 60 mètres carrés d’interface par litre ; après homogénéisation à 200 bar, avec des globules de 0,4 micromètre, il en présente 600. Cinq cent quarante mètres carrés d’interface eau-graisse nouvelle sont apparus dans un litre de lait en quelques centièmes de seconde, soit la surface de deux courts de tennis.
Cette interface doit être couverte, et la membrane naturelle du globule gras n’en couvre que le dixième : elle est diluée, fragmentée, incapable de suivre. Ce sont les caséines et, plus lentement, les protéines sériques qui prennent le relais, à raison de 10 milligrammes de protéine par mètre carré. Six cents mètres carrés font 6 grammes de protéine adsorbée par litre, prélevés sur les 26 grammes de caséine du lait : entre un cinquième et un quart de la caséine d’un lait entier homogénéisé se retrouve à la surface des globules gras. Le globule gras homogénéisé n’est plus un globule gras, c’est une particule dont l’extérieur est de la caséine — elle coagule à la présure, elle gélifie à la chaleur, elle participe au réseau d’un yaourt.
Le reste se déduit de là. Le crémage devient négligeable, la viscosité apparente monte — faiblement dans un lait, fortement dans une crème — la blancheur augmente, et la sensation de gras en bouche augmente aussi à teneur en matière grasse inchangée, la couverture de la langue par la phase grasse étant meilleure. Le goût, lui, se dégrade dans deux cas. Le premier est la lipolyse : sur un lait cru, dont la lipase est encore active, les 600 mètres carrés d’interface neuve constituent un substrat idéal et le produit devient rance en quelques heures. Le second est la rétention d’arômes : une émulsion très fine retient les molécules lipophiles et un produit trop homogénéisé peut paraître fade tout en paraissant plus gras.
La règle des 40 °C. On n’homogénéise jamais une matière grasse partiellement cristallisée. En dessous d’environ 40 °C, une fraction des triglycérides laitiers est solide ; les cristaux percent l’interface, accrochent les gouttes voisines et provoquent une coalescence partielle qui donne des grumeaux beurreux. La plage de travail est de 55 à 75 °C pour les produits laitiers, ce qui abaisse en outre viscosité et tension interfaciale. La même règle vaut pour le coprah, la palme et le beurre de cacao.
Le second étage, et ce qu’il fait vraiment
Presque toutes les machines de laiterie portent deux têtes en série, la seconde réglée à 10 ou 20 % de la première : 200 bar puis 40 bar. L’idée intuitive d’un second passage pour affiner davantage est fausse, et un ordre de grandeur suffit à le voir. Une tête à 40 bar produirait, seule, des gouttes de 1,5 à 2 micromètres ; elle ne peut rien contre des gouttes de 0,4 micromètre, dont la pression de Laplace 2σ/r vaut déjà 1 bar et croît quand le rayon diminue. Le second étage ne réduit pas la taille des gouttes, et les distributions mesurées avant et après le confirment.
Il fait trois autres choses. D’abord et surtout, il dissocie les amas. Quand la protéine disponible manque pendant la milliseconde qui suit la rupture, une même micelle de caséine s’adsorbe sur deux gouttes voisines et les ponte ; il se forme des grappes de dizaines de gouttes, dites amas d’homogénéisation, qui remontent comme une seule grosse particule et redonnent une ligne de crème alors que les gouttes individuelles sont très fines. Ces ponts sont faibles, un cisaillement modeste les rompt, et une fois séparées les gouttes ne se recollent plus : quarante bars suffisent. Ensuite, il impose une contre-pression au premier étage, qui cavite alors beaucoup moins — 5 à 10 dB(A) de gagnés et la durée de vie du siège parfois doublée. Enfin, il amortit une part des pulsations de la pompe.
Le corollaire est net : un lait écrémé à moins de 0,5 % de matière grasse s’homogénéise très bien en un seul étage, mais sur une crème à 30 ou 40 % le second étage n’est pas négociable et son réglage décide directement de la viscosité du produit fini.
Les grandeurs et les équations
Cinq relations suffisent à conduire une homogénéisation et à prévoir ce qu’elle donnera. Aucune n’est exacte — bilan idéalisé, théorie contestée, corrélation empirique, loi valable pour une goutte isolée dans un fluide au repos — et toutes se manient en ordres de grandeur.
La vitesse dans la fente. En négligeant les pertes et la vitesse d’approche, toute l’énergie de pression se convertit en énergie cinétique. À 100 bar dans un produit aqueux, 141 m/s ; à 200 bar, 200 m/s ; à 400 bar, 283 m/s ; à 3 000 bar, 775 m/s. La vitesse ne croît que comme la racine de la pression : doubler la pression ne double pas la violence de l’écoulement, elle la multiplie par 1,41. C’est la première explication du rendement décroissant de la haute pression.
Le diamètre maximal stable en régime turbulent, ou relation de Kolmogorov-Hinze, s’obtient en égalant la contrainte turbulente à la pression de Laplace. Une tension interfaciale plus basse donne des gouttes plus petites, mais faiblement — diviser σ par deux ne divise le diamètre que par 1,5 — et une dissipation plus forte fait de même, plus faiblement encore. Elle ne contient ni la viscosité de la phase dispersée, ni la fraction volumique, ni le temps : elle décrit ce que la turbulence peut casser, pas ce qui reste cassé après recoalescence.
La loi empirique de pression est l’outil de travail du formulateur. Avec n = 0,7, passer de 100 à 200 bar divise le diamètre par 1,62 ; passer de 200 à 400 bar le divise encore par 1,62, mais en doublant la facture électrique et l’échauffement. Le rendement marginal s’effondre : les trois quarts du gain de finesse se font entre 0 et 200 bar, et c’est pourquoi 150 à 250 bar est resté depuis un siècle le point de marche de presque toute l’industrie laitière.
Ses limites doivent être connues, car on la voit extrapolée à tort. Elle cesse d’être valable sous 50 bar, où l’écoulement n’est plus assez turbulent, et au-dessus de 500 à 1 000 bar, où l’exposant chute vers 0,3. Elle suppose un excès d’agent de surface — sinon la taille atteint un plancher fixé par la couverture disponible — et une fraction volumique modérée, la recoalescence dominant au-delà de 20 à 30 %. Et K dépend du produit, de la tête et de la température : la loi interpole sur une machine donnée, elle ne compare pas deux machines.
L’échauffement adiabatique. Pour un produit aqueux — ρ = 1 020 kg·m−3, cp = 3 900 J·kg−1·K−1 — cela donne 2,5 °C pour 100 bar. Un produit plus riche en matière sèche, de chaleur massique plus basse, chauffe davantage : une crème à 40 % ou un lait concentré montent à 3 °C pour 100 bar. La fourchette pratique est de 2 à 2,5 °C par 100 bar pour les produits fluides. À 200 bar on gagne 5 °C ; à 2 000 bar, 50 °C, et c’est cet échauffement autant que la contrainte mécanique qui explique l’effet létal de l’ultra-haute pression sur la flore.
La vitesse de crémage mesure le résultat, c’est-à-dire la stabilité obtenue. Le carré du diamètre est le levier le plus puissant de toute l’opération : un globule laitier de 4 micromètres remonte à 2 mm/h dans du lait écrémé à 20 °C, à 0,4 micromètre il remonte à 0,02 mm/h, et le mouvement brownien commence même à contrarier la remontée. Les deux autres leviers, l’écart de masse volumique et la viscosité de la phase continue, sont linéaires — et c’est par eux que la reformulation sans sucre vient perturber l’équilibre.
| Symbole | Désignation | Unité | Ordre de grandeur |
|---|---|---|---|
| Δp | pression d’homogénéisation, premier étage | Pa (1 bar = 105 Pa) | 5 · 106 à 3 · 107 |
| v | vitesse du liquide dans la fente | m·s−1 | 100 à 300 |
| ε | taux de dissipation turbulente massique | W·kg−1 | 107 à 109 |
| d32 | diamètre moyen de Sauter, 6V/A | m | 2 · 10−7 à 2 · 10−6 |
| σ | tension interfaciale huile-eau | N·m−1 | 0,005 à 0,03 |
| ρc, ρd | masse volumique des phases continue et dispersée | kg·m−3 | 1 000 à 1 100 ; 910 à 940 |
| ηc | viscosité dynamique de la phase continue | Pa·s | 10−3 à 5 · 10−2 |
| φ | fraction volumique de phase dispersée | — | 0,001 à 0,45 |
| Av = 6φ/d32 | surface interfaciale par unité de volume | m2·m−3 | 105 à 3 · 106 |
Les matériels
L’homogénéisateur à clapet et sa pompe
Quatre-vingt-quinze pour cent du travail industriel se fait avec la même machine : une pompe volumétrique à pistons qui pousse le produit dans une ou deux têtes à clapet. La répartition des rôles est souvent mal comprise — la pompe impose le débit, la tête impose la pression. La pompe refoule un volume fixe par tour quelle que soit la contre-pression, et son débit se règle par la vitesse de rotation ; la pression ne dépend que de la restriction offerte par la fente. Serrer le clapet monte la pression sans changer le débit ; accélérer la pompe monte le débit sans changer la pression.
La pompe compte trois ou cinq pistons — un nombre impair, pour que les pulsations se recouvrent mieux — de 25 à 50 millimètres de diamètre, avec une course de 50 à 80 millimètres et un vilebrequin à 200-400 tr/min ; l’ondulation résiduelle de pression est de ±10 à 15 % à trois pistons, ±3 à 5 % à cinq. Les pistons, en céramique massive ou revêtus d’oxyde de chrome, coulissent dans des garnitures en PTFE chargé ou en aramide, arrosées en permanence par une eau de barrage de 30 à 100 L/h qui les refroidit, les lubrifie et interdit toute migration vers le produit — remplacée par un barrage vapeur sur les machines aseptiques. Chaque piston est encadré de deux clapets de pompe, aspiration et refoulement, chargés par ressort, avec une levée de 1 à 3 millimètres. Ils travaillent à 10-20 hertz, soit cinquante à cent millions de cycles par an dans un liquide qui les martèle à 200 bar : ce sont eux qui définissent la disponibilité de la machine.
Une ligne d’aspiration mal conçue les tue plus vite que tout, car une pompe volumétrique haute pression exige d’être gavée : 2 à 3 bar de pression positive à l’aspiration, une conduite courte et large, aucun point haut, aucun air entraîné. L’usure de la tête combine érosion par cavitation et abrasion : la face de travail se creuse, la fente s’ouvre, la pression décroche à réglage constant. Une paire en carbure de tungstène tient 500 à 2 000 heures, davantage en céramique sur les produits propres ; on la rectifie une ou deux fois avant remplacement. Les garnitures tiennent 1 000 à 2 000 heures, l’huile de carter se change toutes les 2 000 heures, et ces consommables coûtent 3 000 à 10 000 euros par an sur une machine de 20 000 L/h.
Danger réel : injection haute pression. Une fuite en épingle sur un raccord à 200 bar produit un jet quasi invisible capable de traverser un gant et la peau et d’injecter du produit dans les tissus. La blessure paraît bénigne — un point rouge, peu douloureux — et évolue en quelques heures vers une nécrose qui relève de la chirurgie d’urgence. On ne cherche jamais une fuite avec la main, on ne desserre jamais un raccord sous pression, et l’on vérifie au manomètre que la machine est à zéro avant toute intervention. Le carter de tête reste fermé en marche : la rupture d’une pièce d’usure projette des fragments.
L’homogénéisation ultra-haute pression
Les mêmes principes portés à 2 000-4 000 bar, soit 200 à 400 MPa, changent la nature de l’opération. La vitesse dans la fente atteint 600 à 900 m/s, la dissipation dépasse 109 W/kg, l’échauffement adiabatique atteint 40 à 90 °C en un passage : le produit doit être admis entre 4 et 20 °C et refroidi immédiatement, et les diamètres descendent à 100-200 nanomètres. Sur les protéines, la combinaison de l’étirement, du cisaillement et de la pointe de température déplie partiellement les protéines sériques et déstructure les micelles de caséine : la bêta-lactoglobuline expose ses fonctions thiol et s’associe à la caséine kappa, ce qui augmente la fermeté et réduit la synérèse d’un gel acide — trop poussé, le traitement agrège et donne un dépôt. Sur les micro-organismes, on obtient 2 à 5 réductions décimales sur la flore végétative mais très peu sur les spores : c’est un procédé de type pasteurisation, pas de stérilisation.
Les autres voies
Le microfluidiseur remplace la fente réglable par une chambre d’interaction en microcanaux fixes, où deux jets se percutent frontalement. La géométrie étant figée, la dissipation est mieux localisée et la distribution sensiblement plus étroite à énergie égale, sans pièce mobile au contact du produit donc sans dérive d’usure ; en contrepartie les canaux se bouchent sur tout produit particulaire. C’est l’outil des émulsions de trouble et des nanoémulsions d’arôme.
Le moulin colloïdal est un rotor conique tournant dans un stator conique, avec un entrefer réglable de 50 à 500 micromètres et une vitesse périphérique de 10 à 25 m/s. Il travaille par cisaillement visqueux et ne descend qu’à 2-20 micromètres, mais il avale ce que le clapet refuse — moutarde, purées, beurres d’oléagineux, produits chargés en fibres — et sert aussi de préémulsionneur devant un homogénéisateur, dont il améliore le rendement.
Les ultrasons de puissance à 20-25 kHz créent une cavitation acoustique dont les implosions rompent les gouttes. Le procédé est excellent au laboratoire, à 10-100 J/mL, mais la puissance ne pénètre que quelques centimètres autour de la sonotrode, ce qui plafonne les débits à quelques mètres cubes par heure, et l’érosion du titane pose une question de conformité au règlement matériaux au contact.
| Appareil | Principe | Énergie | d32 atteint | Débits usuels | Ce qui le fait choisir |
|---|---|---|---|---|---|
| Homogénéisateur à clapet | fente réglable, jet turbulent | 50 à 350 bar ; 1,5 à 10 kWh/m3 | 0,3 à 1 µm | 100 à 60 000 L/h | polyvalence, coût par litre, maturité, aseptisme disponible |
| Ultra-haute pression | même principe, pression décuplée | 1 000 à 4 000 bar ; 30 à 120 kWh/m3 | 0,1 à 0,3 µm | 50 à 5 000 L/h | nanoémulsions, effet protéine, réduction de flore |
| Microfluidiseur | jets opposés en microcanaux fixes | 500 à 2 000 bar | 0,1 à 0,3 µm | 10 à 3 000 L/h | distribution étroite, reproductibilité, pas d’usure |
| Moulin colloïdal | cisaillement en entrefer rotor-stator | 2 à 8 kWh/m3 | 2 à 20 µm | 200 à 20 000 L/h | produits visqueux ou particulaires, préémulsion |
| Ultrasons de puissance | cavitation acoustique | 10 à 100 J/mL | 0,2 à 1 µm | 50 à 3 000 L/h | petits volumes, produits sensibles, laboratoire |
Les paramètres de conduite
Une homogénéisation se règle avec quatre boutons — pression de premier étage, pression de second étage, débit, température d’entrée — auxquels s’ajoutent deux décisions de conception : la place de la machine dans la ligne et le nombre de passages.
| Paramètre | Plage usuelle | Effet quand on augmente |
|---|---|---|
| Pression, premier étage | 50 à 350 bar | d32 décroît en Δp−0,7 ; énergie et échauffement croissent linéairement ; usure accélérée |
| Pression, second étage | 10 à 20 % du premier | dissocie les amas, abaisse la viscosité d’une crème, réduit bruit et cavitation ; sans effet sur la taille |
| Température d’entrée | 55 à 75 °C en laiterie ; 4 à 20 °C en ultra-haute pression | viscosité et tension interfaciale plus basses, donc gouttes plus fines à pression égale ; au-delà de 80 °C, dénaturation et encrassement |
| Débit | 50 à 110 % du nominal | la fente s’ouvre, la pression est tenue ; sous 50 % du nominal, la fente devient trop fine et la conduite instable |
| Position dans la ligne | amont ou aval du traitement thermique | en amont, la lipase est ensuite détruite et l’aseptisme est plus simple ; en aval, la taille n’est plus modifiée par le chauffage mais la machine doit être aseptique |
| Taux de matière grasse | 0,5 à 45 % | au-delà de 15 %, la protéine disponible manque, les amas apparaissent, le second étage devient obligatoire |
| Protéine ou émulsifiant disponible | > 10 mg par m2 d’interface créée | en dessous, la taille plafonne quelle que soit la pression et la recoalescence l’emporte |
Deux réglages relèvent de l’ingénierie plus que de la conduite. L’homogénéisation partielle n’envoie dans la machine que la crème sortie de l’écrémeuse centrifuge, standardisée à 12-18 % de matière grasse et réincorporée ensuite au lait écrémé : le débit à comprimer tombe à 20-30 % du total. Le couplage thermique ensuite : placée en amont du chambrage, la machine restitue son échauffement de 5 °C au bilan de l’échangeur.
| Produit | Premier étage | Second étage | Température |
|---|---|---|---|
| Lait de consommation pasteurisé | 150 à 200 bar | 30 à 50 bar | 60 à 70 °C |
| Lait UHT | 180 à 250 bar | 40 à 50 bar | 70 à 80 °C |
| Crème à 30-40 % | 20 à 60 bar | 20 à 40 bar | 60 à 65 °C |
| Mix de crème glacée | 150 à 200 bar | 30 à 50 bar | 65 à 75 °C |
| Boisson végétale soja, avoine, amande | 200 à 300 bar | 40 à 60 bar | 70 à 80 °C |
| Émulsion d’arôme ou de trouble | 300 à 800 bar | 50 à 80 bar | 20 à 40 °C |
Ce qui se dérègle
Les défauts d’homogénéisation ne se voient presque jamais à la sortie de la machine, mais deux à quinze jours plus tard, dans un emballage déjà expédié. D’où l’intérêt d’un contrôle systématique : granulométrie laser, ou à défaut indice NIZO, part de matière grasse restant dans les 90 % inférieurs d’une éprouvette après centrifugation douce.
| Symptôme | Cause probable | Correction |
|---|---|---|
| Ligne de crème ou anneau gras après quelques jours | pression réelle inférieure à la consigne, siège usé, manomètre dérivé | vérifier au manomètre étalonné, contrôler la granulométrie, rectifier ou remplacer siège et clapet |
| Ligne de crème alors que la granulométrie est bonne | amas d’homogénéisation : protéine insuffisante, second étage absent ou trop bas | remonter le second étage à 15 % du premier ; abaisser le taux de matière grasse ou relever la protéine |
| Pression qui décroche progressivement à réglage constant | érosion de la face de travail, la fente s’ouvre | resserrer temporairement, planifier le remplacement, suivre la dérive comme indicateur d’usure |
| Goût rance ou savonneux en 24 à 48 heures | lipolyse : lait cru homogénéisé sans traitement thermique suffisant ensuite | placer l’homogénéisateur en amont du chambrage, garantir au moins 72 °C pendant 15 s après |
| Crème trop épaisse, aspect grumeleux | premier étage trop élevé, second étage trop bas | descendre le premier étage vers 20-40 bar, remonter le second |
Énergie, coût et environnement
Le coût énergétique se calcule exactement, ce qui est rare. L’énergie hydraulique vaut Δp par mètre cube : 200 bar font 20 MJ/m3, soit 5,6 kWh/m3. Avec un rendement d’ensemble moteur-transmission-pompe de 80 à 88 %, la consommation réelle s’établit à 6,5 à 7 kWh par mètre cube à 200 bar, 3,3 à 100 bar, 13 à 400 bar. Sur une ligne de 20 000 L/h, cela représente un moteur de 130 à 160 kW : le plus gros consommateur électrique d’une laiterie, très loin devant les pompes de procédé.
La comparaison avec la pasteurisation placée juste à côté est instructive : chauffer un lait de 4 à 72 °C avec 90 % de récupération ne demande que 7,4 kWh thermiques par mètre cube. L’homogénéisation consomme donc autant d’énergie, mais sous forme électrique, dont le mégajoule coûte trois à quatre fois celui du mégajoule vapeur.
Deux récupérations sont possibles. L’échauffement de 5 °C n’est pas perdu si la machine se trouve en amont de la section de chauffage : il économise autant de vapeur, soit environ 40 % de l’énergie électrique dépensée revenue sous forme utile. L’homogénéisation partielle, elle, supprime 60 à 70 % de la dépense. Les eaux de barrage, 100 à 300 L/h par machine, se recyclent en circuit fermé. Le reste du bilan est mince : 85 à 95 dB(A) à un mètre, qui imposent un capotage, une huile de carter à valoriser, et une empreinte carbone qui se lit dans l’électricité — 7 kWh/m3 valent 0,4 kg de CO2 équivalent par mètre cube sur un réseau à 60 g/kWh, 3,5 kg sur un réseau à 500 g/kWh. Négligeable au litre devant l’amont agricole ; à l’échelle de l’usine, une ligne de facture que la conception divise par trois.
L’opération dans la fabrication des sucrants
Il faut le dire sans détour : l’homogénéisation n’intervient dans la fabrication d’aucun édulcorant. Le xylitol, l’érythritol, les glycosides de stéviol, le sirop de yacon, le sirop d’agave, le sucre de coco et le sucre de betterave sont produits par des enchaînements de solutions vraies — hydrolyse, hydrogénation, fermentation, décoloration, échange d’ions, cristallisation — sans phase dispersée à réduire, et la fabrication du xylitol ne comporte pas une pompe haute pression de ce type. Deux exceptions marginales : la rupture cellulaire haute pression des procédés fermentaires, et le moulin colloïdal qui délaye parfois une feuille de stévia broyée en tête de ligne d’extraction. Le sujet devient en revanche central un cran plus loin, dans les produits qui emploient ces sucrants : reformuler sans saccharose dégrade la phase continue d’une émulsion, et l’homogénéisation est le seul levier qui permette de le compenser sans ingrédient supplémentaire.
Boissons et desserts à la stévia ou au sucralose
Une boisson lactée ou un dessert contient couramment 8 à 12 % de saccharose. Cette masse ne fait pas que sucrer : elle porte la phase continue à 1 035-1 045 kg·m−3 et à 1,3-1,5 mPa·s. Remplacée par 200 ppm de glycosides de stéviol ou 150 ppm de sucralose, elle disparaît intégralement : la phase continue revient à 1 000 kg·m−3 et 1,0 mPa·s. La formule est identique au goût et différente en physique.
La conséquence la plus immédiate touche tout ce qui est plus dense que l’eau et sédimente : cacao, sels de calcium, fibres, agrégats protéiques. Leur vitesse de Stokes varie comme (ρp − ρc)/ηc ; le retrait du sucre augmente le numérateur d’environ 8 % et diminue le dénominateur de 26 %, ce qui accélère la sédimentation de 35 à 45 %. Un lait chocolaté à la stévia dépose donc nettement plus vite que sa version sucrée, à stabilisant inchangé.
Le cas le plus démonstratif est celui des émulsions de trouble et d’arôme, où l’on ajuste la masse volumique de la phase huileuse par un agent de lest autorisé pour annuler l’écart moteur du crémage. Un lestage calculé pour une boisson à 1 042 kg·m−3 est faux de 40 kg·m−3 dans la version sans sucre à 1 000 : les gouttes remontent et un anneau se forme au col de la bouteille. Formuler deux émulsions distinctes est une parade ; l’homogénéisation en est une plus robuste, parce qu’elle passe par le carré du diamètre. Une goutte de 1 micromètre avec un écart de 60 kg·m−3 remonte de 2,8 mm par jour et donne un anneau visible en deux semaines ; à 0,3 micromètre, elle remonte de 0,25 mm par jour et l’agitation brownienne contrarie déjà le mouvement. D’où les 300-800 bar de ces émulsions, souvent en microfluidiseur, pour 8 à 12 % d’huile.
Le second effet du retrait du sucre est la perte de corps, et l’homogénéisation en récupère une part par pure géométrie. La fraction volumique effective d’une émulsion vaut φeff = φ · (1 + δ/a)3, δ étant l’épaisseur de la couche adsorbée et a le rayon de la goutte : avec 10 nanomètres de couche protéique, des gouttes de 2 micromètres n’ajoutent que 1,5 % de volume effectif, des gouttes de 0,3 micromètre en ajoutent 21 %. Diviser la taille par sept, à matière grasse constante, épaissit donc mesurablement le produit — exactement ce que le sucre retiré ne fait plus. Deux nuances : le retrait du sucre abaisse l’indice de réfraction de la phase continue de 1,348 à 1,333, ce qui rend le produit légèrement plus blanc ; mais une émulsion très fine libère moins d’arômes lipophiles et expose davantage l’arrière-goût d’un édulcorant intense à profil traînant. Un dessert sur-homogénéisé peut être plus épais, plus blanc et moins bon.
Crèmes et laits aromatisés au xylitol
Le xylitol, sucrant de masse, ne pose pas ce problème : à 8-10 % il porte la phase continue à environ 1 030 kg·m−3 pour 1,2 à 1,3 mPa·s, très proche du saccharose à teneur égale. La physique de l’émulsion est conservée et les barèmes se transposent tels quels — 180 à 220 bar au premier étage, 30 à 40 bar au second, 65 à 70 °C. C’est l’un des rares cas de reformulation où l’atelier n’a rien à changer.
Trois particularités demandent tout de même de l’attention. La dissolution du xylitol est fortement endothermique, de l’ordre de 150 joules par gramme : dissoudre 80 grammes par litre refroidit le mélange d’environ 3 °C, ce qui peut faire passer l’entrée de machine sous les 55 °C recommandés et provoquer, sur matière grasse laitière, les grumeaux décrits plus haut — on dissout donc le xylitol avant la remontée en température. Ensuite, le xylitol n’est pas tensioactif : il ne participe en rien à la couverture des 600 mètres carrés d’interface créés par litre, qui reste l’affaire des caséines. Enfin, les polyols ne portent pas de fonction carbonyle libre et ne participent ni à la réaction de Maillard ni à la caramélisation : un lait aromatisé UHT au saccharose brunit légèrement et masque ainsi une partie des défauts d’aspect, tandis que la même recette au xylitol reste franchement blanche et laisse voir le moindre anneau gras. L’exigence de finesse y est plus élevée, non par instabilité mais parce que le défaut se voit.
Le raisonnement vaut pour l’érythritol, avec une contrainte de plus : sa solubilité limitée, environ 37 grammes pour 100 grammes d’eau à 25 °C, fait courir un risque de recristallisation au froid, et des cristaux d’érythritol dans une émulsion se comportent comme des cristaux de graisse — ils accrochent les gouttes et provoquent une coalescence partielle.
Pour aller plus loin
- Émulsification — l’opération qui crée la dispersion que l’homogénéisation affine ensuite.
- Pasteurisation — la voisine de ligne, avec laquelle elle partage son échauffement.
- Mélange et malaxage — la préparation du bac amont, et la différence entre uniformiser et rompre.
- Centrifugation — l’écrémeuse qui rend possible l’homogénéisation partielle.
- Filtration membranaire — l’autre façon d’agir sur la phase continue.
- Stérilisation — le traitement que l’homogénéisation rend praticable sur les produits gras.
- Les autres édulcorants — les sucrants substitués au saccharose, et leurs propriétés.
Sources
- Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, 4e éd., Woodhead Publishing, 2017.
- Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod, 2e éd., 2007.
- Singh, R. P., Heldman, D. R., Introduction to Food Engineering, 5e éd., Academic Press, 2014.
- Saravacos, G., Kostaropoulos, A. E., Handbook of Food Processing Equipment, 2e éd., Springer, 2016.
- Mafart, P., Béliard, E., Génie industriel alimentaire, Tec & Doc Lavoisier.
- Règlement (CE) n° 1935/2004 sur les matériaux destinés à entrer en contact avec les denrées alimentaires, et règlement (CE) n° 852/2004 relatif à l’hygiène des denrées alimentaires.
- Règlement (UE) n° 1333/2008 sur les additifs alimentaires — xylitol (E967), érythritol (E968), glycosides de stéviol (E960), sucralose (E955).