La centrifugation : multiplier la pesanteur par mille pour séparer en secondes

La centrifugation ne sépare rien que la pesanteur ne séparerait toute seule. Une crème monte à la surface du lait, un limon tombe au fond d’un jus, un cristal se dépose dans ses eaux mères : il suffit d’attendre. La centrifugation ne change ni le sens ni la nature de ces mouvements — elle change leur horloge. En remplaçant l’accélération de la pesanteur, 9,81 m·s−2, par une accélération de rotation qui atteint couramment dix mille fois plus, elle fait en deux secondes ce qu’un bassin de décantation ferait en cinq heures. Toute l’opération unitaire tient dans cette seule différence, et elle suffit à la rendre indispensable.

Un exemple donne la mesure de l’écart. Une particule de 5 µm, plus dense que le liquide qui la porte de 100 kg·m−3, dans un jus de viscosité 1,5 mPa·s, tombe à 0,9 µm par seconde, soit 3 millimètres par heure : quatre jours pour traverser une cuve de 30 cm. Portée à 10 000 fois la pesanteur, la même particule tombe à 9 millimètres par seconde ; et comme la machine ne lui demande plus de parcourir 30 centimètres mais le demi-millimètre qui sépare deux assiettes empilées, elle arrive en six centièmes de seconde. Le gain n’est pas d’un facteur 10 000 mais d’un facteur plusieurs millions, parce que la centrifugeuse joue sur deux tableaux à la fois : elle accélère la chute et elle raccourcit le trajet.

Cette opération mérite un cours pour une raison qui n’est pas évidente au premier abord : la grandeur que l’on achète n’est pas la vitesse de rotation. Deux machines tournant à la même vitesse peuvent avoir des capacités dans un rapport de un à cinquante, parce que ce qui compte est la surface de sédimentation équivalente — le fameux sigma — qui combine le champ, la géométrie et le nombre d’interfaces. Comprendre sigma, c’est pouvoir dimensionner une machine industrielle à partir d’un essai en tube dans une centrifugeuse de laboratoire, et c’est pouvoir remplacer un appareil par un autre sans repartir de zéro.

Un dernier avertissement de vocabulaire : sous le mot centrifugation cohabitent trois métiers différents. Clarifier un liquide, c’est en retirer quelques pour cent de solides indésirables. Séparer deux liquides non miscibles, c’est produire deux courants valorisables et régler une interface. Essorer un solide, c’est drainer un gâteau de cristaux à travers un tamis sous une pression d’origine centrifuge. Trois objectifs, trois familles de machines, trois jeux de critères ; les confondre est la première cause de mauvais choix de matériel.

Centrifugation, décantation, filtration. La décantation et la centrifugation obéissent à la même loi et exploitent la même propriété : une différence de masse volumique entre les phases. La seule variable qui les distingue est l’accélération appliquée — g dans un décanteur gravitaire, ω2r dans un bol tournant. Une matière que la décantation ne sépare pas parce que les masses volumiques sont trop proches ne se séparera pas davantage en centrifugeuse : le facteur d’accélération multiplie la vitesse, jamais la sélectivité. La filtration, elle, repose sur un critère entièrement différent — la taille des particules devant les pores d’un média — et fonctionne parfaitement à masses volumiques identiques. L’essoreuse centrifuge est le cas hybride assumé : c’est une filtration, dont la pression motrice est fournie par la rotation au lieu d’une pompe ou d’un vide.

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À quoi sert l’opération

Cinq finalités industrielles couvrent la quasi-totalité des installations.

Clarifier un liquide. On retire une phase solide minoritaire — 0,05 à 3 % en volume — d’un liquide que l’on veut limpide ou stable. Le lait de grand mélange contient des poussières, des cellules somatiques et des agglomérats qu’une écrémeuse-clarificatrice évacue en continu. Le moût de brasserie sortant du whirlpool garde des trubs chauds, la bière verte garde ses levures, le vin ses bourbes, le jus de pomme sa pulpe fine, l’huile brute ses impuretés de dégommage, le bouillon de fermentation sa biomasse. La centrifugation remplace ici une filtration dont le média se colmaterait en quelques minutes.

Séparer deux liquides non miscibles. C’est le métier historique de l’écrémeuse : d’un côté une crème à 38-42 % de matière grasse, de l’autre un lait écrémé à moins de 0,05 % de résiduel, à 15 000 ou 30 000 litres par heure. Le principe est le même en huilerie d’olive, où un décanteur sépare l’huile de la phase aqueuse et des grignons ; en raffinage des corps gras, où l’on sépare les pâtes de neutralisation ; en abattoir, où le sang est séparé en plasma et en fraction globulaire ; en industrie des arômes, où l’on récupère une phase organique légère.

Épaissir et déshydrater une boue. Ici on ne cherche pas la limpidité du liquide mais la siccité du solide. Un décanteur centrifuge à vis reçoit une suspension à 3-8 % de matière sèche et sort un gâteau à 25-40 %. C’est l’opération qui décide du volume à transporter, à sécher ou à épandre : passer une boue de 5 % à 30 % de siccité divise sa masse par six.

Essorer un solide cristallisé. Le cristal est déjà formé ; il s’agit de lui retirer les eaux mères qui l’enrobent, puis de laver le film résiduel. C’est le geste central de la sucrerie, de la raffinerie, de l’amidonnerie et de la production des polyols. La qualité du produit fini — sa couleur, sa pureté, son humidité — se joue en quelques dizaines de secondes sur une essoreuse.

Classer par taille ou par densité. L’hydrocyclone sépare une suspension en deux courants selon une coupure granulométrique, sans aucune pièce en mouvement. L’amidonnerie de maïs en aligne des batteries de plusieurs centaines pour séparer l’amidon du gluten et laver la fécule à contre-courant.

Les filières concernées

En industrie laitière, la centrifugation est omniprésente : écrémage à 50-55 °C, standardisation en ligne de la matière grasse, bactofugation qui retire 95 à 98 % des spores butyriques avant l’affinage des pâtes pressées, séparation du lactosérum et de la caséine, concentration des micelles. Une tour de réception moderne traite 60 000 litres par heure sur deux séparateurs.

En brasserie, le séparateur à assiettes récupère la levure en fin de fermentation — 1,5 à 3 % du volume de bière, à 12-18 % de matière sèche — et clarifie la bière avant la filtration finale, en réduisant de moitié la consommation de kieselguhr. En vinification, le débourbage centrifuge des moûts fait en une heure ce qu’un débourbage statique à froid demande une nuit entière.

En amidonnerie et glutennerie, la séparation amidon-gluten repose entièrement sur une différence de masse volumique modeste — 1 500 kg·m−3 pour le grain d’amidon contre 1 300 pour la protéine — exploitée par des décanteurs et des hydrocyclones en cascade. En fruits et légumes, le jus de pomme, le jus d’orange à pulpe contrôlée, la purée de tomate et l’huile d’olive passent tous par un décanteur. En viande et charcuterie, la récupération des graisses fondues, le dégraissage des bouillons et le traitement des jus de cuisson relèvent du séparateur à assiettes.

En sucrerie, enfin, l’essorage des massecuites est la seule opération qui transforme réellement un mélange en produit vendable : tout le reste de l’usine ne fait que préparer ce geste.

Le phénomène physique

Un champ, pas une force

Il n’existe pas de « force centrifuge » dans le référentiel du laboratoire : il n’y a qu’une trajectoire courbe imposée à un fluide par les parois d’un bol. Mais dans le référentiel tournant, qui est celui du procédé, tout se passe comme si chaque élément de volume subissait une accélération dirigée vers l’extérieur, d’intensité ω2r. Cette accélération joue exactement le rôle de g : elle crée un champ de pression, une poussée d’Archimède, un gradient de masse volumique, et donc une sédimentation.

Deux conséquences en découlent, dont la seconde est souvent oubliée. D’abord, le champ n’est pas uniforme : il croît proportionnellement au rayon. Une particule qui migre vers la paroi accélère à mesure qu’elle avance ; sa trajectoire est une spirale, pas une droite, et son temps de parcours s’exprime par un logarithme. Ensuite, le liquide lui-même est soumis au champ : la pression au sein du bol suit une loi parabolique en r2, et la surface libre du liquide prend la forme d’un cylindre — l’anneau liquide — dont le rayon intérieur détermine à lui seul le volume utile de la machine.

La chute freinée

Une particule mise en mouvement dans un fluide atteint sa vitesse limite en un temps ridiculement court : le temps de relaxation vaut ρsd2/18η, soit de l’ordre de 10−6 seconde pour une particule de 5 µm dans l’eau. À l’échelle du procédé, la particule est donc toujours à sa vitesse limite, et cette vitesse s’obtient en égalant le poids apparent au frottement visqueux de Stokes. C’est ce qui autorise le calcul direct, sans équation différentielle du mouvement.

La validité du régime de Stokes doit néanmoins se vérifier : elle suppose un nombre de Reynolds particulaire inférieur à 1, une particule sphérique, isolée, loin des parois. Dans une centrifugeuse alimentaire, ces conditions sont respectées tant que les particules restent sous 50 à 100 µm et que la suspension reste diluée. Au-delà de quelques pour cent en volume, la sédimentation devient collective : les particules se gênent, la vitesse réelle chute de 20 à 60 % par rapport au calcul, et l’on parle de sédimentation entravée. Un décanteur travaillant à 20 % de solides ne relève plus de Stokes du tout, mais de la mécanique des suspensions concentrées.

Le vrai coup de génie : raccourcir le trajet

Multiplier l’accélération par 10 000 est spectaculaire mais insuffisant. Ce qui a fait du séparateur une machine industrielle, c’est l’empilement d’assiettes coniques imaginé à la fin du XIXe siècle. Entre deux assiettes, l’espace libre ne mesure que 0,4 à 2 millimètres : une particule n’a jamais plus d’un demi-millimètre à parcourir avant d’atteindre la face inférieure d’une assiette, sur laquelle elle glisse ensuite vers la périphérie du bol, poussée par le champ. Cent vingt assiettes empilées offrent cent vingt cellules de sédimentation en parallèle, chacune extrêmement courte.

L’ordre de grandeur mérite d’être posé : un séparateur à assiettes de la taille d’une machine à laver, avec 120 assiettes de 300 mm de diamètre tournant à 6 000 tr/min, présente une surface de sédimentation équivalente d’environ 30 000 m2 — trois hectares de bassin de décantation. C’est cette comparaison, et non le nombre de g, qui explique pourquoi l’opération a remplacé la décantation partout où le temps coûte de l’argent ou où le produit s’altère en attendant.

Ce que la centrifugation ne peut pas faire

Les masses volumiques trop proches. La vitesse de sédimentation est proportionnelle à l’écart Δρ. En deçà de 20 à 30 kg·m−3 pour une séparation solide-liquide, et de 30 à 50 kg·m−3 pour deux liquides, aucune machine industrielle ne tient : l’interface devient instable, elle dérive au moindre changement de température ou de composition, et le rendement s’effondre. Aucun surcroît de vitesse n’y remédie, puisque le facteur d’accélération multiplie les deux membres à l’identique. Il faut alors changer d’opération — une filtration membranaire ou une extraction séparent sur d’autres critères.

Les particules trop fines. La vitesse varie comme le carré du diamètre : diviser la taille par dix divise la vitesse par cent. À 10 000 g, une particule de 0,2 µm avec un écart de masse volumique de 50 kg·m−3 se déplace à une dizaine de micromètres par seconde et met près d’une minute à traverser un canal d’assiette — pour un temps de séjour disponible de deux à cinq secondes. La coupure pratique d’un séparateur industriel se situe entre 0,5 et 1 µm. En dessous, l’agitation brownienne concurrence la sédimentation et l’ultracentrifugation reste un outil de laboratoire.

Les émulsions stabilisées. Le champ rapproche les gouttelettes, il ne les fait pas fusionner. Si un film interfacial de protéines, de phospholipides ou de mono- et diglycérides s’est formé, les gouttes s’entassent sans coalescer et l’on obtient une couche intermédiaire pâteuse, la couche d’interface, qui s’accumule dans le bol jusqu’à polluer les deux sorties. Une émulsion volontairement stabilisée à l’homogénéisation est irréversible en centrifugeuse : c’est d’ailleurs le principe même de la stabilisation du lait UHT, dont la crème ne remonte plus.

Le cisaillement. La machine qui sépare est aussi celle qui détruit. À l’entrée d’un séparateur, le liquide passe en quelques millisecondes du repos à 100 m·s−1 de vitesse périphérique ; les gradients de cisaillement atteignent 104 à 105 s−1. Un floc de 200 µm obtenu par floculation, qui sédimente magnifiquement en éprouvette, est réduit en fragments de 20 µm avant même d’entrer dans l’empilage — et sa vitesse de chute divisée par cent. C’est la raison des alimentations dites hermétiques ou à accélération douce, où le produit est mis en rotation progressivement, et c’est aussi ce qui interdit la centrifugation aux structures fragiles : globules gras que l’on ne veut pas casser, cellules de levure que l’on veut réutiliser, cristaux dont on veut préserver le calibre.

Les grandeurs et les équations

Le facteur de séparation

La première grandeur à écrire est le rapport de l’accélération centrifuge à celle de la pesanteur. On l’appelle facteur de séparation, ou facteur Z, ou encore accélération relative ; les catalogues l’expriment en « nombre de g ».

Z = ω2 · r / g   avec   ω = 2πN / 60
soit   Z ≈ 1,118 × 10−3 · N2 · r  (N en tr·min−1, r en m)

Trois enseignements pratiques en découlent. Le facteur varie comme le carré de la vitesse : passer de 5 000 à 6 000 tr/min ne gagne pas 20 % mais 44 %. Il varie comme le rayon, ce qui signifie qu’il n’a pas de valeur unique dans une machine : le Z annoncé est celui de la paroi du bol, et l’anneau liquide intérieur peut travailler à la moitié de cette valeur. Enfin, la contrainte mécanique dans la paroi du bol croît elle aussi comme ω2r2 : c’est la résistance de l’acier, et non le procédé, qui fixe la limite supérieure. À égalité de contrainte, un petit bol tourne plus vite et atteint un Z plus élevé qu’un grand — d’où les hydrocyclones de 10 mm et les bols tubulaires étroits.

La vitesse de sédimentation en champ centrifuge

On reprend la loi de Stokes en substituant ω2r à g. La seconde ligne donne le temps nécessaire pour qu’une particule parte du rayon r1 et atteigne la paroi au rayon r2 ; le logarithme vient de ce que la vitesse augmente en cours de trajet.

vc = d2 · (ρsρl) · ω2r / (18 η) = Z · vg
t = 18 η · ln(r2 / r1) / [ d2 · (ρsρl) · ω2 ]

Trois leviers apparaissent, et un seul est gratuit. Le diamètre intervient au carré : c’est de loin le paramètre le plus puissant, et c’est pourquoi une floculation ou une maturation en amont vaut souvent mieux qu’un surdimensionnement de la machine. L’écart de masse volumique est imposé par la matière. La viscosité, en revanche, se pilote par la température, et c’est le levier gratuit : la viscosité du lait passe d’environ 2,1 mPa·s à 20 °C à 0,9 mPa·s à 55 °C, ce qui multiplie par 2,3 la vitesse de sédimentation. Un écrémage se fait à 50-55 °C pour cette seule raison, et un jus de fruits chaud se clarifie deux fois plus vite qu’un jus froid.

Sigma : la surface équivalente de décanteur

Le concept de sigma, dû à Ambler, sépare ce qui appartient à la matière de ce qui appartient à la machine. On écrit le débit admissible comme le produit de la vitesse de chute sous pesanteur — une propriété du produit seul, mesurable au laboratoire — par une surface, qui est une propriété de la machine seule. Cette surface, notée Σ, est la surface qu’aurait un décanteur gravitaire capable du même travail.

Q = 2 · vg · Σ · ε
bol tubulaire :   Σ = π L ω2 (3r22 + r12) / (2g)
empilage d’assiettes :   Σ = 2π n ω2 (r23r13) · cotan θ / (3g)
transposition :   Q1 / (Σ1ε1) = Q2 / (Σ2ε2)

La dernière ligne est le mode d’emploi de tout le concept. Deux machines traitant la même matière avec la même qualité de séparation travaillent au même rapport Q/Σ. On mesure donc vg une fois pour toutes sur un échantillon, on calcule le Σ des machines candidates, et l’on obtient directement leur débit. Mieux : on dimensionne une machine industrielle à partir d’un essai en tube de laboratoire, puisqu’un tube dans un rotor a lui aussi un Σ calculable.

Deux précautions s’imposent. D’une part, les conventions de définition de Σ diffèrent d’un ouvrage à l’autre — certains intègrent le facteur 2 dans Σ, d’autres non ; l’essentiel est d’employer la même convention pour les deux machines comparées. D’autre part, le rendement hydraulique ε n’est jamais égal à 1 : il vaut 0,85 à 0,95 pour un bol tubulaire dont l’écoulement est proche du piston, 0,45 à 0,75 pour un empilage d’assiettes où des recirculations existent, et seulement 0,2 à 0,6 pour un décanteur à vis, où la vis elle-même remet en suspension une partie du sédiment. La transposition entre deux machines de familles différentes exige donc de connaître les deux rendements, faute de quoi l’erreur atteint un facteur trois.

L’interface et le disque de gravité

Dans un séparateur à deux liquides, le bol contient un anneau lourd à l’extérieur et un anneau léger à l’intérieur, séparés par une interface cylindrique de rayon ri. La position de cette interface n’est pas réglée par une vanne : elle s’établit d’elle-même par équilibre des pressions des deux colonnes tournantes au sommet du bol. Le seul organe de réglage est le rayon de la sortie lourde, matérialisé par un anneau interchangeable appelé disque de gravité, ou bague de réglage.

ρl · (ri2rl2) = ρh · (ri2rh2)
d’où   rh2 = ri2 − (ρl / ρh) · (ri2rl2)

Un exemple d’huilerie fixe les idées. Pour une huile à 915 kg·m−3, une phase aqueuse à 1 025 kg·m−3, une sortie légère à 50 mm et une interface souhaitée à 90 mm, le disque de gravité doit avoir un rayon de 55,7 mm, soit un alésage de 111 mm. Si la masse volumique de l’huile monte de 10 kg·m−3 — changement de variété, de température, d’état d’oxydation — le rayon d’équilibre se déplace d’un demi-millimètre. C’est pour cette raison qu’un séparateur est livré avec un jeu de dix à quinze disques échelonnés de un millimètre d’alésage, et qu’un changement de matière première impose un changement de disque.

La règle d’atelier tient en deux phrases. Un disque trop grand (alésage large, rh grand) repousse l’interface vers l’extérieur : la phase lourde s’échappe par la sortie légère, on trouve de l’eau dans l’huile. Un disque trop petit ramène l’interface vers l’intérieur : la phase légère part avec la lourde, on perd de l’huile dans l’eau. Sur les machines récentes, le disque fixe est remplacé par un débit de contre-pression asservi, ce qui permet un réglage continu en marche, mais l’équation reste la même.

La pression d’essorage

Sur une essoreuse, le champ ne sert pas à faire chuter des particules mais à écraser le liquide contre un tamis. La pression motrice de la filtration est celle de l’anneau liquide tournant, entre le rayon intérieur du gâteau et le tamis.

Δp = ρ · ω2 · (re2ri2) / 2

Pour une turbine à sucre de 1,2 m de panier tournant à 1 200 tr/min, avec un gâteau de 150 mm et un égout de masse volumique 1 450 kg·m−3, la pression atteint 18 bar. Aucun filtre sous vide n’approche cette valeur, qui plafonne à 0,8 bar par construction ; c’est ce qui rend l’essoreuse imbattable pour drainer un gâteau de cristaux et pour y faire pénétrer une eau de lavage. L’équation dit aussi qu’un gâteau mince — ri proche de re — développe peu de pression : d’où l’existence d’une épaisseur optimale, ni trop mince pour la pression, ni trop épaisse pour la résistance à l’écoulement.

Le tableau des symboles

SymboleGrandeurUnité
ZFacteur de séparation, accélération relativesans dimension
ωVitesse angulaire du bolrad·s−1
NVitesse de rotationtr·min−1
rRayon considéré ; r1 intérieur, r2 à la paroim
gAccélération de la pesanteur, 9,81m·s−2
vc, vgVitesse de sédimentation en champ centrifuge, sous pesanteurm·s−1
dDiamètre équivalent de la particule ou de la gouttelettem
ρs, ρl, ρhMasse volumique du solide, de la phase légère, de la phase lourdekg·m−3
ηViscosité dynamique du liquide continuPa·s
QDébit volumique d’alimentationm3·s−1
ΣSurface de sédimentation équivalentem2
εRendement hydraulique de la machinesans dimension
nNombre d’intervalles entre assiettessans dimension
θDemi-angle au sommet des assiettes coniquesdegré
LLongueur utile du bolm
riRayon de l’interface entre les deux liquidesm
reRayon du tamis d’une essoreusem
ΔpPression motrice d’essoragePa
tTemps de sédimentation ou temps de séjours

L’essai qui évite l’erreur de dimensionnement. Avant tout choix de machine, on centrifuge le produit réel en tubes gradués à trois vitesses et trois durées, et l’on trace le volume de sédiment — ou la turbidité du surnageant — en fonction du produit Z × t. Cette courbe donne directement le vg apparent de la matière, floculation et sédimentation entravée comprises, alors qu’un calcul de Stokes à partir d’une granulométrie laser surestime presque toujours le résultat. L’essai doit se faire sur un produit prélevé au point exact de l’installation, à la température de service, et dans l’heure : un jus qui a reposé la nuit n’a plus la même granulométrie.

Les matériels

Six familles couvrent l’agroalimentaire. Elles ne se concurrencent que sur les marges : chacune occupe une plage de charge solide et de finesse bien à elle.

Le séparateur à assiettes

C’est la machine emblématique : un bol vertical tournant à 4 000-10 000 tr/min, contenant un empilage de 50 à 200 assiettes coniques inclinées de 35 à 50° sur l’axe, espacées de 0,4 à 2 mm. Le produit entre par l’axe, se répartit dans les canaux montants, traverse les intervalles vers l’intérieur ; les particules lourdes glissent vers la périphérie où elles s’accumulent dans un espace à boues. Trois variantes se distinguent par le traitement de ce sédiment.

  • Le clarificateur à vidange manuelle — une seule sortie liquide, arrêt et démontage périodique. Réservé aux charges solides inférieures à 0,1 % et aux petits débits.
  • Le séparateur auto-débourbeur — le bol s’ouvre partiellement sous commande hydraulique et éjecte le sédiment en quelques dizaines de millisecondes, toutes les 20 à 120 minutes, sans arrêter la machine. Éjection totale ou partielle selon que l’on tolère ou non une purge de produit. C’est la solution standard jusqu’à 3-5 % de solides.
  • Le séparateur à buses — le sédiment sort en continu par des orifices calibrés de 0,5 à 2 mm percés à la périphérie du bol. Il accepte 5 à 25 % de solides, mais le concentré reste liquide et l’usure des buses impose un suivi.

Le séparateur existe en version clarificatrice (une sortie liquide) et séparatrice (deux sorties liquides plus le sédiment), cette dernière étant équipée du disque de gravité décrit plus haut. Les alimentations hermétiques, où le produit ne rencontre jamais d’air libre, réduisent le cisaillement d’entrée, l’oxydation et le moussage.

Le décanteur centrifuge

Le décanteur à bol plein horizontal, dit décanteur à vis, est la machine des fortes charges solides. Un bol cylindro-conique tourne à 1 800-4 500 tr/min ; à l’intérieur, une vis convoyeuse tourne à une vitesse légèrement différente — l’écart, ou vitesse différentielle, vaut 1 à 25 tr/min — et racle le sédiment vers la partie conique, la « plage », où il est extrait au-dessus du niveau du liquide et achève de s’égoutter. Le liquide clarifié sort à l’autre extrémité par des trop-pleins réglables qui fixent l’épaisseur de l’anneau liquide.

Il accepte 2 à 50 % de solides et des particules de 5 µm à quelques millimètres, produit un gâteau à 25-45 % de siccité, et travaille de 1 à 120 m3·h−1. Sa version tricanal sépare simultanément deux liquides et un solide : c’est le décanteur trois phases de l’huilerie d’olive. Sa faiblesse est la clarté du liquide, toujours inférieure à celle d’un séparateur — d’où le montage classique décanteur puis séparateur, le premier dégrossissant, le second polissant.

Le bol plein tubulaire ou à chambres

Un cylindre étroit — 45 à 150 mm de diamètre — tournant à 13 000-20 000 tr/min, donc à 13 000-20 000 g. Le débit est faible, de 50 à 4 000 L·h−1, l’écoulement est proche du piston et la clarté obtenue est la meilleure de toutes les familles. Le sédiment s’accumule dans le bol et impose un arrêt pour nettoyage : c’est une machine de produit à forte valeur, de petits volumes, de particules très fines. Le bol à chambres, avec ses cylindres concentriques, en est la variante à plus fort débit et plus grande capacité de boues.

L’essoreuse discontinue à panier

Un panier cylindrique perforé, garni d’une toile métallique de 40 à 100 µm d’ouverture, tourne à 800-1 800 g à la périphérie. Le cycle est une séquence chargée-essorée-lavée-déchargée dont la durée totale va de 90 secondes à 4 minutes selon le produit. La capacité s’exprime en masse par charge : 500 à 2 200 kg pour une turbine à sucre. C’est la seule machine qui permette un lavage véritablement efficace, parce que le gâteau reste immobile pendant que l’eau le traverse de part en part, et parce que l’on peut recueillir séparément l’égout d’essorage et l’égout de lavage.

Les essoreuses continues

L’essoreuse conique — panier tronconique dont l’angle dépasse l’angle de glissement du gâteau — fait migrer le solide vers le grand diamètre sous le seul effet du champ. Le temps de séjour est d’une à trois secondes, le Z de 1 500 à 2 500, le débit de 5 à 30 t·h−1. Elle ne lave pas ou mal, et elle casse une part des cristaux, ce qui la réserve aux produits que l’on redissoudra de toute façon.

L’essoreuse à poussoir — un piston pousse le gâteau par paliers le long d’un panier cylindrique, en un ou plusieurs étages. Le temps de séjour monte à 10-60 secondes, le Z reste modeste (300-800), le lavage devient possible et le cristal est peu abîmé. En contrepartie, elle exige un solide grossier et bien drainant, typiquement au-dessus de 150 µm, faute de quoi le gâteau ne se tient pas et le liquide traverse en direct.

L’hydrocyclone, le cousin sans pièce mobile

Aucune rotation mécanique : c’est le fluide lui-même qui tourne, injecté tangentiellement à 1,5-4 bar dans un corps conique. Le tourbillon envoie les grosses particules à la paroi puis à l’apex (sousverse), tandis que le fluide clair repart par le vortex central et la surverse. Un cyclone de 500 mm développe 200 à 500 g ; un cyclone de 10 mm, monté en batterie de plusieurs centaines dans un bloc, dépasse 5 000 g et coupe autour de 3-5 µm. Sans arbre, sans joint, sans moteur, il ne coûte presque rien à entretenir ; en revanche il n’a aucun réglage en marche, sa coupure dérive avec l’usure de l’apex et il consomme de l’énergie de pompage en permanence.

AppareilFacteur ZCharge solide admiseCapacité usuelleCe qui le fait choisir
Séparateur à assiettes auto-débourbeur5 000 – 12 0000,1 – 5 % vol.1 – 60 m3·h−1Clarté élevée, deux liquides séparables, marche continue
Séparateur à buses4 000 – 10 0005 – 25 % vol.5 – 100 m3·h−1Concentré liquide soutiré en continu (levures, amidon)
Décanteur à vis1 500 – 4 5002 – 50 % masse1 – 120 m3·h−1Gâteau sec, grosses particules, forte charge
Bol tubulaire13 000 – 20 000< 0,5 % vol.0,05 – 4 m3·h−1Particules très fines, petits volumes, clarté maximale
Essoreuse discontinue à panier800 – 1 800Gâteau 40 – 60 % masse0,5 – 2,2 t par chargeLavage efficace, cristal préservé, égouts séparés
Essoreuse continue conique1 500 – 2 500Gâteau drainant5 – 30 t·h−1Gros débits, produit redissous ensuite
Essoreuse à poussoir300 – 800Cristaux > 150 µm0,5 – 50 t·h−1Continu avec lavage, faible casse
Hydrocyclone200 – 5 0001 – 30 % masse0,5 – 300 m3·h−1Aucune pièce mobile, classement granulométrique

Les paramètres de conduite

Une centrifugeuse a peu de réglages, et c’est ce qui la rend trompeuse : chacun d’eux agit fort, et plusieurs sont antagonistes. Le couple débit-clarté, le couple siccité-clarté et le couple lavage-rendement sont les trois arbitrages permanents d’un opérateur.

ParamètrePlage usuelleEffet d’une augmentationCe qui limite
Vitesse de rotationNominale ± 10 %Clarté et siccité meilleures ; Z en N2Contrainte dans le bol, casse des cristaux, puissance
Débit d’alimentation40 – 110 % du nominalTemps de séjour réduit, turbidité en hausseRapport Q/Σ ; en dessous de 40 %, écoulement instable
Température produit4 – 90 °C selon produitViscosité divisée, vitesse de chute doubléeDénaturation, altération d’arôme, réglementation d’hygiène
Disque de gravité / contre-pressionJeu de 10 à 15 alésagesInterface repoussée vers l’extérieurPerte de phase lourde dans la légère
Intervalle de débourbage20 – 120 minMoins de purge, plus de sédiment logéBalourd, colmatage de l’empilage, remise en suspension
Volume éjecté par débourbage1 – 10 LBol mieux vidé, pertes produit accruesRendement matière, charge organique de l’effluent
Vitesse différentielle (décanteur)1 – 25 tr·min−1Sédiment évacué plus vite, gâteau plus humide, liquide plus clairCouple de la vis, bourrage à basse différentielle
Hauteur d’anneau liquide (décanteur)Trop-pleins sur 15 – 40 mmVolume de clarification accru, plage d’égouttage raccourcieCompromis clarté/siccité, jamais optimal des deux côtés
Dose de floculant1 – 8 g·kg−1 de MSFlocs plus gros, capacité doubléeCoût, surdosage qui rend le gâteau collant, statut alimentaire du produit
Épaisseur de gâteau (essoreuse)60 – 180 mmCharge par cycle accrue, drainage ralentiΔp disponible, temps de cycle, tenue du gâteau
Eau de lavage (essoreuse)0,3 – 2 % de la masse de solideProduit plus pur et plus clair, rendement en baisseRedissolution du cristal, dilution des égouts recyclés
Température de l’eau de lavage75 – 90 °CFilm d’eaux mères mieux déplacéSolubilité du solide qui croît avec la température
Temps de ressuage15 – 60 sHumidité résiduelle en baisseCadence, rendement horaire de la machine

Le cycle d’une essoreuse discontinue mérite d’être vu dans son enchaînement, parce que chacune de ses phases se règle indépendamment et que leur somme fixe la cadence de l’atelier.

1. CHARGEMENT
panier à 200-400 tr/min, 15 à 25 s, répartition régulière du gâteau
2. ACCÉLÉRATION ET ESSORAGE
montée à 1 000-1 400 tr/min, 30 à 50 s, égout pauvre soutiré à part
3. LAVAGE
eau à 80-85 °C, 0,5 à 2 % de la masse, 5 à 15 s, bascule du volet vers l’égout riche
4. RESSUAGE
pleine vitesse, 20 à 40 s, humidité résiduelle amenée à 0,5-1 %
5. FREINAGE ET DÉCHARGEMENT
30-50 tr/min, sabre racleur, 20 à 30 s ; cycle total 2 à 3 min

La séparation des deux égouts, à l’étape 3, n’est pas un détail de plomberie : le premier écoulement est chargé en impuretés et repart vers les cristallisoirs de rang inférieur, tandis que l’égout de lavage, presque pur, retourne à la cuite du même rang. Basculer le volet trop tôt renvoie des impuretés dans le circuit noble ; trop tard, on gaspille du sucre déjà purifié.

Ce qui se dérègle

Les défauts d’une centrifugeuse ont ceci de particulier qu’ils se lisent presque tous sur deux instruments : la turbidité de la sortie et l’ampèremètre du moteur. Le tableau ci-dessous rassemble les situations réellement rencontrées en atelier.

SymptômeCause probableCorrection
Turbidité qui dérive lentement à la hausse sur plusieurs heuresEspace à boues saturé, canaux d’assiettes qui s’encrassentRaccourcir l’intervalle de débourbage, avancer le nettoyage en place, vérifier la dureté de l’eau de rinçage
Turbidité qui bondit juste après chaque éjectionOuverture incomplète du bol, joint de piston coulissant usé, eau de manœuvre à pression insuffisanteContrôler la pression et le débit de l’eau de manœuvre, remplacer les joints, vérifier le temps d’ouverture
Vibration croissante, bruit sourd, alarme de balourdSédiment réparti de façon dissymétrique, dépôt durci, corrosion ou fissure du bol, roulement dégradéArrêt immédiat, jamais de tentative de rééquilibrage en marche ; débourbage manuel, contrôle non destructif du bol
Eau retrouvée dans la phase légèreDisque de gravité trop grand, interface trop à l’extérieur, débit trop élevéMonter un disque d’alésage inférieur ou réduire la contre-pression ; recaler après tout changement de matière
Perte de phase légère dans la sortie lourdeDisque trop petit, masse volumique du produit modifiée par la températureDisque d’alésage supérieur, stabiliser la température d’entrée à ± 2 °C
Couche intermédiaire pâteuse qui s’accumule, les deux sorties se troublentÉmulsion stabilisée par des protéines ou des phospholipides, cisaillement excessif à l’entréeAlimentation hermétique ou accélérateur doux, prétraitement (dégommage, ajustement de pH), purge périodique de la couche
Décanteur : couple de vis en hausse, déclenchement du limiteurCharge solide au-dessus du nominal, différentielle trop faible, plage bouchéeAugmenter la différentielle, réduire le débit, contrôler le dosage de floculant
Décanteur : gâteau mou, siccité en baisseDifférentielle trop élevée, anneau liquide trop épais, floculant surdoséRéduire la différentielle par paliers de 1 tr/min, abaisser les trop-pleins, réajuster le floculant
Sucre essoré de couleur trop élevéeLavage insuffisant, gâteau irrégulier, égout réentraîné au ralentissementAugmenter l’eau de lavage par pas de 0,2 %, revoir la répartition au chargement, allonger le ressuage
Rendement en baisse, égouts qui se diluentExcès d’eau de lavage ou eau trop chaude, redissolution du cristalRéduire le débit d’eau, abaisser sa température, contrôler le brix des égouts à chaque cycle
Humidité résiduelle du gâteau trop forteCristaux trop fins ou trop hétérogènes, gâteau trop épais, ressuage écourtéCorriger la cristallisation en amont, réduire la charge, allonger la phase finale
Essoreuse à poussoir : percée, liquide qui traverse en directGâteau trop mince ou fissuré, débit d’alimentation instable, fines qui ont colmaté la toileStabiliser l’alimentation, augmenter l’épaisseur, laver la toile à contre-courant
Toile ou tamis colmaté, débit d’égout effondréFines incrustées, dépôt calcaire, dommage mécanique du sabreNettoyage chimique alterné acide-alcalin, contrôle du réglage du sabre, remplacement de la toile
Hydrocyclone : coupure qui dérive, sousverse trop diluéeUsure de l’apex, chute de la pression d’alimentation, cyclones bouchés dans la batterieRemplacer les apex par jeu complet, rétablir la pression, sonder les tubes un à un
Mousse abondante, produit oxydé, débit erratiqueEntrée d’air par une alimentation non noyée ou une garniture d’axeNoyer l’aspiration, passer en alimentation hermétique, contrôler l’étanchéité

Danger : une centrifugeuse déséquilibrée est l’une des machines les plus destructrices d’une usine. Un panier de sucrerie de 1,2 m chargé de 1 000 kg de massecuite et tournant à 1 200 tr/min emmagasine environ 5 mégajoules d’énergie cinétique — l’équivalent d’une voiture de 1,5 tonne lancée à 300 km/h. Si le bol se rompt, cette énergie part en fragments qui traversent les cloisons. Les causes réelles sont connues : chargement dissymétrique, dépôt durci dans le bol, fissuration par corrosion sous contrainte de l’acier inoxydable en présence de chlorures, fatigue liée au nombre de démarrages, roulement dégradé. Les règles ne se négocient pas : ne jamais neutraliser un détecteur de balourd ni un contact de couvercle, ne jamais ouvrir avant l’arrêt complet du rotor, respecter à la lettre la périodicité de contrôle non destructif du bol et la durée de vie en nombre de cycles fixée par le constructeur, et remplacer le bol au terme prescrit même s’il paraît sain. S’ajoute, lorsque des solvants inflammables sont présents — cristallisation en milieu éthanolique, par exemple — le risque d’atmosphère explosive : inertage à l’azote, mise à la terre de toutes les masses tournantes et matériel conforme à la directive 2014/34/UE.

Énergie, coût et environnement

La centrifugation est une opération mécanique : sa consommation se compte en kilowattheures par mètre cube ou par tonne, et non en gigajoules comme les opérations thermiques. Les ordres de grandeur sont les suivants : 0,5 à 2 kWh·m−3 pour un séparateur à assiettes — une écrémeuse de 30 000 L·h−1 demande 45 à 75 kW —, 1 à 4 kWh·m−3 pour un décanteur clarifiant, jusqu’à 8 kWh·m−3 sur des boues épaisses, et 5 à 10 kWh par tonne de sucre pour une turbine discontinue, dont l’essentiel part dans l’accélération puis le freinage du panier à chaque cycle. Les installations récentes récupèrent cette énergie de freinage sur un bus continu commun à plusieurs turbines, ce qui abaisse la facture de 20 à 30 %. À cela s’ajoutent les utilités : eau de manœuvre des débourbeurs, eau de lavage, azote d’inertage le cas échéant.

Le chiffre qui donne à cette opération son poids économique n’est pourtant pas là. Retirer une tonne d’eau par voie mécanique coûte 3 à 10 kWh ; la retirer par évaporation coûte 700 kWh en simple effet, encore 120 à 200 kWh en quintuple effet, et davantage en séchage par air chaud. Le rapport est d’un facteur 20 à 200. Toute eau qu’une centrifugeuse enlève est une eau que l’atelier thermique n’aura pas à évaporer : gagner cinq points de siccité sur un gâteau, ce qui coûte quelques kilowatts de plus au décanteur, économise plusieurs dizaines de kilowatts au sécheur. C’est le meilleur levier énergétique d’une ligne de fabrication de solide, et il se joue entièrement sur le réglage de machines mécaniques.

Côté investissement, un séparateur à assiettes alimentaire se situe entre 100 000 et 500 000 euros selon le débit et le niveau d’automatisme, un décanteur dans la même fourchette, une turbine à sucre de 1 800 kg au-delà. Les postes récurrents sont les pièces d’usure — joints du bol, buses, plage et convoyeur d’un décanteur, toiles d’essoreuse — et surtout la révision périodique du bol, obligatoire, qui immobilise la machine. Le floculant, quand il est nécessaire, pèse souvent davantage que l’électricité.

Sur le plan environnemental, trois points méritent attention. Le bruit d’abord : une salle de turbines dépasse 85 dB(A) et impose une protection auditive. L’eau ensuite : le passage du décanteur trois phases au décanteur deux phases en huilerie d’olive a supprimé l’ajout de 0,5 à 1 m3 d’eau par tonne d’olives et, avec lui, l’essentiel du volume de margines à traiter — un exemple rare où un simple changement de machine règle un problème d’effluent. Enfin, la valorisation du sédiment : la levure de brasserie récupérée devient un ingrédient, les boues de dégommage donnent la lécithine, le gluten séparé du maïs est vendu en alimentation animale, et les eaux mères d’un essorage retournent presque toujours en tête de cristallisation. Une centrifugeuse ne produit un déchet que lorsqu’on a renoncé à chercher un débouché au concentré.

L’opération dans la fabrication des sucrants

C’est ici que la centrifugation cesse d’être une opération parmi d’autres : dans une sucrerie, dans une usine de polyols, elle est l’étape qui transforme une bouillie en produit. Tout ce qui précède — extraction, épuration, évaporation, cristallisation — ne fait que préparer le mélange qu’elle va trancher.

L’essorage des massecuites en sucrerie

À la sortie d’une cuite, la massecuite est un mélange à 91-93 % de matière sèche contenant environ 50 % de cristaux en masse, noyés dans un sirop épais dont la viscosité dépasse 10 Pa·s à 70 °C. Aucune filtration ne traverse cela : seule la pression d’origine centrifuge, une dizaine de bars, y parvient — et encore, à condition de travailler chaud, car la viscosité de l’égout chute d’un facteur 4 entre 50 et 75 °C.

L’organisation en trois jets est dictée par un principe simple : chaque cristallisation ne peut extraire qu’une fraction du sucre présent, et l’égout d’un rang devient l’alimentation du rang suivant. Le premier jet, le plus pur, passe en turbine discontinue : la pureté de sa massecuite avoisine 92 %, celle du cristal obtenu dépasse 99,8 %, et le lavage soigné en deux temps — eau puis vapeur sur certaines installations — est indispensable pour atteindre la couleur du sucre blanc. Une turbine de 1 800 kg réalise 20 à 30 cycles par heure, soit 25 à 40 tonnes de sucre par heure.

Les bas produits, deuxième et troisième jets, sont un tout autre problème : la pureté tombe à 75 puis à 60 %, la viscosité explose, les cristaux sont plus petits et l’on ne cherche plus la couleur puisque ce sucre sera refondu et recyclé en tête. On y emploie donc des essoreuses continues coniques, qui traitent des débits élevés en une à trois secondes de séjour, sans lavage ou avec un lavage symbolique, et dont la casse de cristaux est sans conséquence. Le troisième jet, souvent malaxé et refroidi pendant plusieurs dizaines d’heures avant essorage, livre la mélasse finale, à 58-62 % de pureté : la limite économique, pas la limite physique, du sucre extractible.

En raffinerie de sucre de canne, la même machine sert autrement : l’affinage consiste à mélanger le sucre roux à un sirop saturé pour ramollir le film de mélasse coloré qui entoure chaque cristal, puis à essorer. Une seule centrifugation retire ainsi la moitié à deux tiers de la coloration, sans dissoudre le cristal.

Le xylitol et l’érythritol

La chaîne du xylitol emploie la centrifugation à deux endroits bien distincts, pour deux métiers différents.

En amont, après l’hydrolyse des hémicelluloses et la neutralisation, l’hydrolysat contient des fines de bois, des sels précipités et, dans les procédés fermentaires, la biomasse de levures. Un décanteur ou un séparateur à assiettes retire cette charge avant les étapes de purification, parce qu’un lit de résine d’échange d’ions ou une colonne de chromatographie ne tolère aucune particule : un microgramme de solide par litre suffit à monter la perte de charge d’une colonne en quelques jours. La centrifugation est ici l’assurance de vie des équipements aval, souvent doublée d’une filtration de sécurité.

En aval, la massecuite issue de la cristallisation par refroidissement — le xylitol cristallise entre 20 et 35 °C à partir d’un sirop concentré au-delà de 85 % de matière sèche — est essorée sur panier discontinu ou sur essoreuse à poussoir. Le geste est délicat pour trois raisons. La solubilité du xylitol est très élevée, environ 63 g pour 100 g de solution à 20 °C : toute eau de lavage en excès redissout le produit, et l’on préfère laver avec une solution saturée froide, voire avec un alcool, plutôt qu’avec de l’eau pure. Le cristal est fragile et sa granulométrie conditionne le calibre commercial. Enfin, la chaleur de dissolution fortement négative du xylitol — celle qui donne son effet de fraîcheur en bouche — fait que toute redissolution refroidit localement le gâteau et déséquilibre le lavage. Les eaux mères, encore riches, retournent à un second cristallisoir. L’humidité résiduelle de 0,3 à 1 % qui subsiste après essorage part au séchage.

L’érythritol, produit par fermentation de levures osmophiles sur substrat glucosé, impose une centrifugation supplémentaire et impérative : la séparation de la biomasse en fin de fermentation. Le moût contient 30 à 50 g·L−1 de cellules dont la masse volumique dépasse celle du milieu de 60 à 100 kg·m−3 ; un séparateur à buses ou un décanteur les retire avant décoloration et cristallisation. La cristallisation finale profite d’une circonstance favorable — la solubilité de l’érythritol, environ 37 g pour 100 g d’eau à 25 °C, est bien inférieure à celle du xylitol — de sorte que le rendement d’un essorage y est meilleur et que le lavage à l’eau froide y est acceptable.

La stévia, le yacon, les jus et le moût

Pour la stévia, la centrifugation intervient sur l’extrait aqueux de feuilles : après l’extraction solide-liquide, le liquide charrie des débris végétaux, des chlorophylles insolubles et des matières pectiques qu’un décanteur suivi d’un séparateur élimine avant l’adsorption sur résine. À l’autre bout de la chaîne, les cristaux de rébaudioside obtenus en milieu hydro-alcoolique sont essorés — et c’est là que la question de l’atmosphère explosive se pose.

Le sirop de yacon illustre le cas d’un sucrant qui ne cristallise pas : le jus pressé des racines est clarifié au décanteur pour retirer l’amidon, les fibres et une partie des polyphénols responsables du brunissement, puis concentré tel quel. La centrifugation y sert uniquement de clarification, mais elle décide de la couleur du sirop fini. Il en va de même pour le sirop d’agave et pour les jus de fruits destinés à la concentration.

Le sucre de fleur de coco fait exception et il faut le dire franchement : récolté goutte à goutte et évaporé sur feu de bois dans des ateliers de village, il ne rencontre aucune centrifugeuse. Sa fabrication reste artisanale de bout en bout, et l’absence d’essorage explique qu’il conserve ses eaux mères, donc sa couleur, ses minéraux et son goût — ce qui est précisément ce que la sucrerie industrielle s’emploie à retirer.

Enfin, la clarification des jus de fruits et des moûts reste le débouché le plus banal et le plus massif de l’opération dans le monde des sucres naturels : débourbage d’un moût de raisin en une heure au lieu d’une nuit, dépulpage contrôlé d’un jus d’orange, retrait des fines de pomme avant concentration. Dans tous ces cas, la décantation ferait le même travail — mais en un temps pendant lequel le jus s’oxyderait, fermenterait et perdrait ses arômes. La vitesse n’est pas ici un luxe de productivité : elle est une condition de qualité.

Pour aller plus loin

  • Décantation — la même physique sans le champ artificiel : à lire d’abord pour comprendre ce que la centrifugation ne fait qu’accélérer.
  • Filtration — l’autre grande séparation mécanique, qui trie par la taille et non par la densité, et qui prend le relais sous 0,5 µm.
  • Cristallisation — l’étape qui décide du calibre des cristaux, donc de la facilité d’essorage et de l’humidité résiduelle.
  • Séchage — la suite obligée de tout essorage : retirer les derniers dixièmes de pour cent d’humidité de surface.
  • Filtration membranaire — le recours quand les particules sont trop fines ou les masses volumiques trop proches pour un champ centrifuge.
  • Pressage — l’autre façon mécanique d’extraire un liquide d’une matière, souvent placée juste en amont d’un décanteur.
  • Émulsification — l’opération inverse, dont la réussite rend la centrifugation impuissante.
  • Fabrication du xylitol — la chaîne complète, où l’on voit où se placent les deux centrifugations.

Sources

  • Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, 4e éd., Woodhead Publishing, 2017.
  • Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod, 2e éd., 2007.
  • McCabe, W. L., Smith, J. C., Harriott, P., Unit Operations of Chemical Engineering, 7e éd., McGraw-Hill, 2005.
  • Perry, R. H., Green, D. W., Perry’s Chemical Engineers’ Handbook, 9e éd., McGraw-Hill, 2018.
  • Saravacos, G., Kostaropoulos, A. E., Handbook of Food Processing Equipment, 2e éd., Springer, 2016.
  • Singh, R. P., Heldman, D. R., Introduction to Food Engineering, 5e éd., Academic Press, 2014.
  • Mafart, P., Béliard, E., Génie industriel alimentaire, Tec & Doc Lavoisier.
  • Hernández-Pérez et al., « Xylitol: Bioproduction and Applications — A Review », Frontiers in Sustainability, 2022.
  • « Overview of erythritol production by yeast strains », FEMS Microbiology Letters, 369(1), 2022.
  • Directive 2014/34/UE relative aux appareils destinés à être utilisés en atmosphères explosibles.
  • Règlement (CE) n° 1935/2004 concernant les matériaux et objets destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.