L’émulsification : disperser deux liquides qui ne veulent pas se mélanger

Émulsifier, c’est forcer deux liquides qui se repoussent à cohabiter sous forme d’une dispersion fine, et payer pour cela un prix que la thermodynamique ne remboursera jamais. Une émulsion n’est pas un état d’équilibre : c’est un état contraint, maintenu à distance de son équilibre — deux couches séparées — par des barrières que le formulateur dresse et que le temps finit toujours par franchir. La question posée à l’atelier n’est donc jamais « cette émulsion est-elle stable ? », mais « de quelle mort va-t-elle mourir, et dans combien de temps ? ».

La formulation n’est pas une coquetterie. Les cinq morts possibles d’une émulsion — crémage, floculation, mûrissement d’Ostwald, coalescence, inversion — n’ont ni les mêmes causes, ni les mêmes signes, ni les mêmes remèdes : un produit qui crème se rattrape avec un épaississant, le même produit qui coalesce ne se rattrapera qu’en changeant d’émulsifiant ou de matériel.

L’opération est en outre l’une des plus dispendieuses du génie alimentaire. Créer de la surface coûte de l’énergie, et l’écrasante majorité de celle qu’on dépense dans un homogénéisateur ne crée aucune surface : elle chauffe. Le rendement thermodynamique d’une émulsification industrielle se compte en millièmes, comme celui du broyage et pour la même raison.

Émulsifier n’est pas homogénéiser. L’émulsification disperse un liquide dans un autre liquide non miscible sous forme de gouttes : elle crée une interface qui n’existait pas et la fait protéger par un agent tensioactif. Elle part de deux phases séparées et rend l’une d’elles fragmentée. L’homogénéisation désigne l’étape qui affine une dispersion déjà formée, en réduisant la taille des gouttes et en resserrant leur distribution. Les deux se succèdent dans la même ligne et partagent les mêmes machines, si bien que le vocabulaire d’atelier les confond ; le génie des procédés les sépare parce que le facteur limitant diffère. À l’émulsification, ce qui limite est la disponibilité de l’émulsifiant et le temps qu’il met à gagner l’interface ; à l’homogénéisation, c’est la puissance dissipée par unité de masse. Ni l’une ni l’autre ne se confond avec le mélange, qui redistribue sans rompre d’interface et demande une énergie spécifique cent à mille fois plus faible.

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À quoi sert l’opération

Quatre finalités, qui n’appellent ni la même finesse ni les mêmes émulsifiants. Empêcher une séparation visible pendant la durée de vie annoncée — la cible n’est pas l’éternité mais la date limite plus une marge : neuf mois sans anneau de crème au col pour un lait UHT, six semaines pour une sauce réfrigérée, un an sans cerne huileux pour une boisson aromatisée. Construire une texture : au-delà de 65 ou 70 % de phase dispersée, les gouttes se gênent et le produit acquiert un seuil d’écoulement — une mayonnaise tient sur une cuillère non parce qu’elle est épaissie, mais parce qu’elle est encombrée. Rendre dosable une matière insoluble : arôme d’agrume, caroténoïde colorant, vitamine liposoluble, la forme émulsionnée est la seule forme dispersible en milieu aqueux. Accélérer un transfert : un litre d’huile dispersé à 1 micromètre développe 6 000 mètres carrés d’interface, ce qui rend aussi l’émulsion bien plus sensible à l’oxydation qu’une huile en vrac.

Les filières en donnent la mesure. En industrie laitière, l’homogénéisation ramène les globules gras de 3 à 5 micromètres sous le micromètre et supprime le crémage, au prix d’une membrane reconstruite, tapissée de caséines. En margarinerie, on fabrique délibérément l’émulsion inverse, 16 à 20 % d’eau en gouttelettes de 2 à 10 micromètres dans une phase grasse partiellement cristallisée ; leur finesse est un paramètre de sécurité microbiologique, un germe enfermé dans une gouttelette de 5 micromètres ne disposant d’aucun nutriment. En charcuterie, la pâte fine d’une saucisse est une dispersion de gras dans un gel de protéines myofibrillaires, dont la rupture à la cuisson donne le défaut le plus redouté du métier, le rendu de gras. En boissons, les émulsions d’arôme troubles sont des concentrés à 10 à 20 % d’huile essentielle dilués mille fois dans le sirop final, et leur ennemi n’est pas le crémage mais le mûrissement d’Ostwald. En biscuiterie, les mono- et diglycérides ne servent pas d’abord à émulsionner mais à complexer l’amylose ; en chocolaterie, la lécithine ne stabilise aucune émulsion : elle fluidifie une suspension de particules de sucre dans du beurre de cacao. Le même additif ne fait pas le même métier d’une filière à l’autre.

Le phénomène physique

La tension interfaciale, et le prix de la surface

Une molécule placée à l’interface entre l’huile et l’eau perd des voisins avec lesquels elle interagissait favorablement. Créer de l’interface coûte donc de l’énergie, et ce coût par unité de surface est la tension interfaciale γ, en joules par mètre carré, c’est-à-dire en newtons par mètre. Entre une huile végétale et de l’eau pure, elle vaut 20 à 30 millinewtons par mètre. Un tensioactif, qui possède une tête affine à l’eau et une queue affine à l’huile, s’y installe et la fait tomber : 5 à 15 millinewtons par mètre avec une protéine laitière, 1 à 5 avec un monoglycéride distillé ou un ester de sucrose.

Cette baisse a deux effets qu’on confond souvent. Le premier est mécanique : plus γ est faible, moins la goutte résiste à la déformation, donc plus il est facile de la casser. Le second est protecteur : la couche adsorbée empêche les gouttes voisines de fusionner. Les deux fonctions ne demandent pas les mêmes qualités. Une petite molécule diffuse vite et abaisse fortement γ : excellente pour casser, médiocre pour protéger, son film étant mince et mobile. Une protéine diffuse lentement et abaisse peu γ : médiocre pour casser, excellente pour protéger, car elle forme un film visco-élastique chargé. D’où le fait qu’une formule industrielle associe presque toujours deux émulsifiants au moins.

Ce qu’on dépense et ce qu’il aurait fallu

L’énergie théoriquement nécessaire est le produit de la tension interfaciale par la surface créée : pour une émulsion à 30 % d’huile, en gouttes de 1 micromètre, à 10 millinewtons par mètre, elle vaut environ 18 kilojoules par mètre cube, soit 0,005 kilowattheure. Un homogénéisateur à 200 bars en consomme 20 mégajoules, soit 5,5 à 7 kilowattheures : le rendement thermodynamique est de l’ordre de 0,1 %.

Le reste part en dissipation visqueuse. Le champ d’écoulement qu’il faut créer autour d’une goutte pour la casser s’applique à tout le fluide, et l’essentiel de la puissance est dissipé en chaleur par la phase continue : un homogénéisateur échauffe le produit de 2 à 2,5 degrés par 100 bars appliqués. Le parallèle avec le broyage est complet — on fabrique de la surface, on paie de la chaleur, et la seule stratégie économique consiste à ne pas viser plus fin que nécessaire.

Huile dans l’eau, eau dans l’huile, et la règle de Bancroft

Dans une émulsion huile dans eau (H/E), les gouttes de gras sont dispersées dans une phase aqueuse continue : lait, crème, mayonnaise, sauce, boisson trouble, ganache. Dans une émulsion eau dans huile (E/H), c’est l’eau qui est fragmentée dans un continuum gras : beurre, margarine, pâtes à tartiner. Une H/E se dilue dans l’eau, conduit l’électricité, se colore par un colorant hydrosoluble et reste sensible aux micro-organismes, sa phase continue étant aqueuse ; une E/H fait l’inverse en tout point.

Ce qui décide du sens n’est pas la proportion des phases — on sait faire des H/E à 80 % d’huile — mais la nature de l’émulsifiant. La règle de Bancroft l’énonce simplement : la phase dans laquelle l’émulsifiant est le plus soluble devient la phase continue. L’interprétation est géométrique : le film adsorbé se courbe en tournant sa face la plus encombrée vers l’extérieur.

L’inversion de phase est le basculement d’un sens à l’autre. L’inversion catastrophique résulte d’un excès de phase dispersée : au-delà d’une fraction volumique de l’ordre de 0,7, le système ne peut plus loger les gouttes et bascule. Le barattage de la crème en beurre en est l’exemple canonique : une H/E à 35 à 40 % de gras, cisaillée à froid, voit ses globules se souder par coalescence partielle, la phase grasse devient continue et le babeurre s’échappe. L’inversion transitionnelle résulte d’un changement d’affinité de l’émulsifiant avec la température, voie marginale en alimentaire. En atelier, l’inversion est presque toujours un accident : une phase grasse introduite trop vite dans une cuve trop peu remplie, et c’est une sauce prise en masse.

Le test de dilution, dix secondes de laboratoire. Pour savoir dans quel sens est une émulsion inconnue, on en verse une goutte dans un verre d’eau : si elle se disperse en nuage laiteux, la phase continue est l’eau et l’émulsion est H/E ; si elle reste en bille, elle est E/H. Une goutte de colorant hydrosoluble déposée en surface confirme.

Comment une goutte se casse

En régime laminaire — produit épais, vitesse modérée —, la contrainte déformante est visqueuse et vaut le produit de la viscosité de la phase continue par le gradient de vitesse ; le nombre pertinent est le nombre capillaire. La rupture exige de dépasser une valeur critique qui dépend fortement du rapport des viscosités entre phase dispersée et phase continue : en cisaillement simple, ce rapport doit rester compris entre 0,1 et 4 environ, et une goutte quatre fois plus visqueuse que son milieu ne se casse plus, elle tourne sur elle-même. Un écoulement élongationnel, convergent comme à l’entrée d’un orifice, ignore cette limite : d’où l’efficacité de la vanne d’homogénéisation et du moulin colloïdal.

En régime turbulent — écoulement rapide, faible viscosité, forte puissance dissipée —, ce sont les tourbillons de taille comparable à celle de la goutte qui la déforment, leurs fluctuations de pression l’écrasant d’un côté et l’étirant de l’autre. Le nombre pertinent est le nombre de Weber, et la rupture se produit au-delà d’une valeur critique voisine de l’unité. Il existe donc une taille limite que l’appareil ne peut pas franchir, fixée par la puissance dissipée par unité de masse ε : une cuve agitée plafonne vers 100 à 300 micromètres, un rotor-stator vers 1 à 5, une vanne haute pression vers 0,1 à 0,3. Aucun réglage ne fera sortir d’une cuve agitée une émulsion submicronique : ce n’est pas une question de temps, c’est une question de ε.

S’ajoute la cavitation : quand la pression statique tombe localement sous la pression de vapeur, des bulles de vapeur naissent puis implosent en produisant des micro-jets et des ondes de choc. Elle participe notablement à la rupture dans les homogénéisateurs et domine dans les systèmes à ultrasons ; elle érode aussi les pièces et engendre des radicaux qui amorcent l’oxydation des lipides.

Le vrai facteur limitant : la recoalescence

Un point décide pourtant du résultat industriel. Dans la zone active d’un homogénéisateur, une goutte ne se casse pas une fois : elle se casse, ses fragments se recroisent à des concentrations locales énormes, et ils refusionnent aussitôt s’ils ne sont pas protégés. L’émulsification est une course entre deux horloges.

La première est le temps de rupture : le séjour dans la fente d’une vanne dure 10 à 50 microsecondes, la rupture elle-même quelques microsecondes. La seconde est le temps d’adsorption de l’émulsifiant, celui qu’il faut à une molécule pour diffuser jusqu’à l’interface fraîche et s’y installer : dizaines de microsecondes à quelques millisecondes pour un tensioactif de petite taille en excès, dizaines à centaines de millisecondes pour une protéine globulaire, qui doit en outre se déplier une fois arrivée.

Trois conséquences, toutes vérifiables en atelier. La taille obtenue dépend de la concentration en émulsifiant bien au-delà de ce que la couverture de surface exigerait : doubler la dose accélère la diffusion, réduit la recoalescence et affine l’émulsion. Un émulsifiant lent gagne à être associé à un émulsifiant rapide, qui protège les gouttes le temps que le premier construise son film. Et une seconde passe donne toujours mieux qu’un doublement de pression en une passe, puisque les gouttes y sont déjà couvertes. Un produit dont la granulométrie ne s’améliore plus quand la pression monte, mais s’améliore quand on ajoute de l’émulsifiant, est limité par l’adsorption et non par la mécanique : monter la pression ne fera plus que le chauffer.

Les émulsifiants

Les mono- et diglycérides d’acides gras (E471) sont, en tonnage, le premier émulsifiant alimentaire du monde. Obtenus par glycérolyse de corps gras, ils existent en qualité technique — 40 à 60 % de monoester — et en qualité distillée, à plus de 90 %, seule forme réellement performante. Lipophiles, ils orientent vers les émulsions E/H et servent aussi d’agent de foisonnement et de complexant de l’amylose ; leurs dérivés estérifiés, notamment les esters mono- et diacétyltartriques ou DATEM (E472e), sont au contraire très hydrophiles. Les lécithines (E322), mélanges de phospholipides tirés du soja, du tournesol, du colza ou du jaune d’œuf, sont plutôt lipophiles à l’état brut ; fractionnées ou hydrolysées par une phospholipase, elles deviennent nettement hydrophiles et stabilisent des H/E.

Les esters de sucrose d’acides gras (E473) sont fabriqués à partir du sucre : le saccharose, qui porte huit fonctions hydroxyle, est estérifié par des esters méthyliques d’acides gras, et le degré de substitution règle tout. Riche en monoesters, le produit est très hydrophile, de balance hydrophile-lipophile 15 à 16, et stabilise des H/E fines ; riche en di-, tri- et polyesters, il est lipophile, de balance 1 à 5, et sert en E/H ou comme agent de contrôle de cristallisation. Les sucroglycérides (E474) en sont les cousins directs.

Les protéines laitières dominent en produits laitiers et en nutrition. Le caséinate de sodium est le meilleur émulsifiant protéique disponible : flexible et désordonné, il s’adsorbe vite, se déplie sans coût énergétique et forme un film épais et chargé — 1 % stabilise couramment 30 % d’huile en gouttes submicroniques. Les protéines sériques, globulaires, s’adsorbent plus lentement et se dénaturent au-delà de 70 à 75 °C : une émulsion stabilisée au lactosérum puis pasteurisée à 85 °C flocule par pontage entre gouttes voisines, si bien que l’ordre des opérations n’est pas indifférent. Les protéines végétales — pois, soja, féverole, tournesol — émulsionnent honnêtement mais souffrent d’une solubilité faible et très dépendante du pH, avec un minimum marqué au point isoélectrique, entre 4,5 et 5, ce qui interdit les produits acides sans hydrolyse préalable ; les doses valent deux à trois fois celles du caséinate. Restent les polysaccharides amphiphiles, gomme d’acacia et amidons octényl-succiniques, qui protègent par encombrement stérique et tolèrent le pH, le sel et la chaleur.

La HLB, et pourquoi elle ne suffit pas

La balance hydrophile-lipophile chiffre de 0 à 20 le caractère hydrophile d’un tensioactif non ionique : en dessous de 6, il oriente vers les E/H ; entre 8 et 18, vers les H/E. Chaque huile se voit attribuer une HLB requise, de l’ordre de 6 à 8 pour une E/H et de 10 à 12 pour une H/E dans le cas des huiles végétales courantes, et comme la HLB d’un mélange se calcule par moyenne pondérée des masses, l’outil permet de composer vite un couple d’émulsifiants encadrant la valeur visée. C’est un bon outil de première formulation, et il ne faut rien lui demander de plus.

Ses limites sont sérieuses. La HLB ne dépend ni de la température, ni de la concentration, ni de la force ionique, ni du pH, alors que le comportement réel dépend des quatre. Elle ne s’applique ni aux émulsifiants ioniques, ni aux protéines, ni aux polysaccharides, c’est-à-dire à une bonne moitié de ce qu’emploie l’agroalimentaire. Elle ne dit rien de la taille de gouttes obtenue ni de la stabilité à long terme : deux formules de même HLB peuvent tenir six mois et trois jours.

Ce qui agit sur la phase continue

L’émulsifiant agit à l’interface ; le stabilisant agit dans la phase continue et ne s’adsorbe pas : il ne rend pas les gouttes plus solides, il les empêche de bouger. Les hydrocolloïdes usuels — xanthane, guar, caroube, carraghénanes, pectines, amidons modifiés — augmentent la viscosité de la phase aqueuse et, pour certains, lui confèrent un seuil d’écoulement. C’est ce seuil, et non la viscosité, qui arrête réellement le crémage : une goutte de 10 micromètres exerce sur son milieu une contrainte de l’ordre du millipascal, si bien qu’un seuil de quelques centièmes de pascal — le xanthane à 0,1 ou 0,2 % en fournit largement — l’immobilise indéfiniment.

Le piège est classique : un polymère non adsorbant mis en excès provoque une floculation de déplétion. Exclu de l’espace entre deux gouttes voisines, il crée une pression osmotique qui les plaque l’une contre l’autre, et les flocs ainsi formés crèment beaucoup plus vite que les gouttes isolées. La stabilité en fonction de la dose d’hydrocolloïde passe donc par un minimum : augmenter la dose dégrade le produit avant de le sauver. Beaucoup de sauces instables le sont pour cette raison exacte.

Les cinq morts d’une émulsion

L’état de moindre énergie reste toujours les deux couches séparées ; ce qui varie, c’est le chemin emprunté et sa durée. Cinq mécanismes y conduisent, souvent en cascade.

Le crémage et la sédimentation sont le même phénomène de sens opposés : les gouttes moins denses que la phase continue montent, les plus denses descendent. Réversible, il amorce tous les autres, car il concentre les gouttes et multiplie leurs rencontres. La loi de Stokes en désigne les leviers : réduire le diamètre, réduire l’écart de masse volumique, épaissir la phase continue ou lui donner un seuil.

La floculation agrège des gouttes qui restent distinctes, séparées par un film mince ; réversible tant que la coalescence n’a pas suivi, elle vient d’un écrantage des charges par le sel, d’un passage au point isoélectrique, ou d’une déplétion, et elle accélère le crémage, un floc se comportant comme une grosse goutte. Le mûrissement d’Ostwald transfère la matière des petites gouttes vers les grandes à travers la phase continue : la solubilité croissant avec la courbure, les petites se vident au profit des grandes. Irréversible, il ne demande aucun contact et se reconnaît à sa signature — la distribution se resserre en se décalant vers les grandes tailles, le cube du rayon moyen croissant linéairement avec le temps. Négligeable pour les triglycérides, il domine dans les émulsions d’huiles essentielles et d’arômes d’agrumes, sensiblement solubles dans l’eau.

La coalescence est la fusion de deux gouttes après rupture du film qui les sépare ; irréversible, elle se voit à l’apparition d’une population de très grosses gouttes, puis d’huile libre. Sa variante alimentaire majeure est la coalescence partielle : quand la phase dispersée est partiellement cristallisée, un cristal saillant perfore le film d’une goutte voisine et les deux se soudent. Maximale pour une teneur en matière grasse solide de 10 à 50 %, elle est le pire ennemi d’une crème liquide et le fondement technique de la crème fouettée, de la crème glacée et du beurre. L’inversion, enfin, ne survient presque jamais en stockage : elle est un accident de fabrication, et elle est irréversible.

Les grandeurs et les équations

Cinq relations suffisent à conduire l’opération : ce que coûte la surface, ce qui résiste à la rupture, ce qui fixe la taille atteignable, ce qui gouverne le crémage, ce qui gouverne le mûrissement.

1. Le travail théorique de création d’interface. L’aire interfaciale par unité de volume ne dépend que de la fraction volumique et du diamètre moyen de Sauter.

Av = 6 φ / d32   et   Wth = γ · Av

À 30 % d’huile et 1 micromètre, l’aire vaut 1,8 million de mètres carrés par mètre cube. Multipliée par la quantité adsorbée à saturation, 1 à 3 milligrammes par mètre carré, elle donne la dose minimale d’émulsifiant : 2 à 5 grammes par litre, soit 0,2 à 0,5 %. Toute dose inférieure garantit l’échec, quelle que soit la machine.

2. La pression de Laplace, résistance qu’oppose la goutte à sa propre déformation.

ΔpL = 4 γ / d

Une goutte est comprimée par sa propre interface, d’autant plus qu’elle est petite : 0,4 bar pour 1 micromètre à 10 millinewtons par mètre, 4 bars à 100 nanomètres. Casser une goutte suppose de la déformer contre cette pression, d’où l’explosion du coût de l’affinage aux petites tailles.

3. La rupture, en régime laminaire et turbulent. Deux nombres sans dimension comparent la contrainte déformante à la pression de Laplace ; une troisième relation en tire la taille limite.

Ca = ηc · γ̇ · d / (2 γ)    We = ρc · ε2/3 · d5/3 / γ
dmax = C · (γ / ρc)3/5 · ε−2/5

La troisième, dite de Kolmogorov-Hinze, est la plus utile : avec une constante C voisine de 0,7 et une phase continue aqueuse à 10 millinewtons par mètre, elle donne 290 micromètres pour une cuve agitée à 10 watts par kilogramme, 3 micromètres pour un rotor-stator à 106, 0,2 micromètre pour une vanne haute pression à 109. L’exposant −2/5 est sévère : diviser la taille par deux exige de multiplier la puissance dissipée par près de 6, et c’est la loi de rendement décroissant qu’on observe en montant la pression.

4. La vitesse de crémage. Pour une goutte isolée dans un fluide newtonien au repos, l’équilibre entre poussée d’Archimède et traînée visqueuse donne la loi de Stokes.

v = d2 · (ρdρc) · g / (18 ηc)

Le carré du diamètre domine : une goutte d’huile de 10 micromètres dans de l’eau monte de 42 centimètres par jour, la même à 1 micromètre de 4 millimètres par jour, et à 0,3 micromètre elle ne monte plus, le mouvement brownien la maintenant dispersée. D’où la règle d’atelier : en dessous de 0,5 micromètre, le crémage cesse d’être un souci. La formule vaut en milieu dilué et newtonien ; dans un fluide à seuil elle ne s’applique plus.

5. Le mûrissement d’Ostwald. La théorie de Lifshitz-Slyozov-Wagner prédit une croissance linéaire du cube du rayon moyen.

r3(t) = r3(0) + ω · t   avec   ω = 8 γ · c · Vm · D / (9 R T)

Tout est dans c, la solubilité de la phase dispersée dans la phase continue : pratiquement nulle pour un triglycéride, significative pour un terpène d’agrume, d’où l’ajout de 5 à 20 % d’une huile insoluble ou d’un agent alourdissant autorisé dans les émulsions d’arôme. Le mécanisme s’arrête d’ailleurs de lui-même si la phase dispersée contient un constituant qui ne peut pas migrer : la petite goutte s’enrichit en ce constituant et le transfert cesse.

SymboleGrandeurUnité
γTension interfacialeN·m−1
AvAire interfaciale volumiquem2·m−3
φFraction volumique dispersée
d32Diamètre moyen de Sauterm
εPuissance dissipée massiqueW·kg−1
ηcViscosité de la phase continuePa·s
γ̇Gradient de vitesses−1
ρc, ρdMasses volumiques des deux phaseskg·m−3
vVitesse de crémagem·s−1
cSolubilité de la phase dispersée, en fraction volumique
VmVolume molaire de la phase disperséem3·mol−1
DCoefficient de diffusionm2·s−1
ΓQuantité adsorbée à saturationmg·m−2

Les matériels

Tous les appareils font la même chose — dissiper de la puissance dans un petit volume — et se distinguent par la valeur de ε, par le temps de séjour dans la zone active et par le type d’écoulement.

La cuve agitée à turbine radiale ne fabrique pas une émulsion fine mais la préémulsion, et une bonne préémulsion vaut une passe d’homogénéisateur : on y vise 50 à 200 micromètres, avec quatre contre-pales et une vitesse périphérique de 3 à 6 mètres par seconde. L’agitateur rotor-stator fait passer le produit dans un entrefer de 0,1 à 0,5 millimètre entre un rotor denté tournant à 10 à 25 mètres par seconde et un stator fendu ; en version plongeante ou en ligne, c’est l’outil polyvalent de l’agroalimentaire. Le moulin colloïdal travaille dans un entrefer conique réglable de 50 à 500 micromètres, en régime franchement laminaire : c’est le matériel des produits épais et chargés en particules, moutarde, mayonnaise, pâtes d’oléagineux, et il broie autant qu’il émulsionne.

L’homogénéisateur haute pression à vanne est la référence de l’émulsion fine en grand débit. Une pompe à pistons met le produit à 100 à 400 bars, parfois 1 000, et le pousse à travers une fente annulaire de 5 à 30 micromètres entre un pointeau et un siège. Le fluide y atteint 100 à 300 mètres par seconde et subit, en quelques dizaines de microsecondes, une élongation violente, une turbulence intense et une cavitation. Le second étage, réglé à 10 à 20 % de la pression du premier, ne casse plus de gouttes : il défait les amas.

Haute pression : un danger réel, pas une formalité. Un homogénéisateur travaille à 100 à 1 000 bars sur des liquides. Un joint qui lâche, un flexible percé ou une prise de pression desserrée projettent un jet capable de traverser la peau et d’injecter le produit dans les tissus : la blessure paraît bénigne et constitue une urgence chirurgicale. On n’approche jamais la main d’une fuite pour la localiser, on ne desserre jamais un raccord sous pression, on ne neutralise ni la soupape ni le disque de rupture, et l’on décomprime intégralement avant toute intervention.

Le microfluidiseur fait s’entrechoquer deux jets dans une chambre à géométrie fixe, à 500 à 2 000 bars : il atteint 50 à 200 nanomètres avec une distribution très resserrée, mais son débit et son coût le cantonnent aux arômes et aux nutritions spécialisées. Le système à ultrasons émet à 20 kHz et laisse la cavitation travailler ; excellent au laboratoire, il se transpose mal en grand débit, l’énergie ne pénétrant qu’à quelques millimètres de la surface émettrice. L’émulsification membranaire pousse la phase dispersée à travers une membrane de porosité 0,1 à 20 micromètres, les gouttes se détachant une à une dans un courant balayant la surface : elles font trois à dix fois le diamètre de pore, la distribution est remarquablement étroite et l’énergie dépensée est inférieure de un à deux ordres de grandeur, mais le flux, 10 à 200 litres par mètre carré et par heure, la réserve à l’encapsulation et aux produits à forte valeur ajoutée.

AppareilMécanisme dominantTaille de gouttesÉnergie spécifiqueEmploi typique
Cuve agitée à turbineTurbulence de cuve50 à 300 µm0,1 à 1 kWh·m−3Préémulsion, dissolution
Rotor-statorCisaillement en entrefer1 à 10 µm1 à 5 kWh·m−3Sauces, crèmes, dispersions
Moulin colloïdalCisaillement laminaire1 à 20 µm2 à 10 kWh·m−3Moutarde, mayonnaise, pâtés
Homogénéisateur à vanneÉlongation, turbulence, cavitation0,1 à 1 µm3 à 12 kWh·m−3Lait, crème, boissons, nutrition
MicrofluidiseurImpact de jets0,05 à 0,3 µm15 à 60 kWh·m−3Nanoémulsions, arômes
MembraneDétachement goutte à goutte0,3 à 100 µm, très étroite0,05 à 0,5 kWh·m−3Encapsulation, produits fragiles

Les paramètres de conduite

L’ordre d’introduction et la préémulsion

La moitié des émulsions ratées le sont avant que la machine ne démarre. Les hydrocolloïdes s’hydratent d’abord, seuls, 20 à 30 minutes sous agitation modérée : une gomme incomplètement hydratée n’épaissira jamais et formera des grumeaux que l’homogénéisateur ne défera pas. Les émulsifiants lipophiles se dispersent dans la phase grasse portée à 60 à 70 °C, au-dessus du point de fusion des monoglycérides ; les émulsifiants hydrophiles et les protéines se dissolvent dans la phase aqueuse. La phase dispersée s’introduit ensuite dans la phase continue, lentement d’abord et sous cisaillement établi — l’inverse conduit à une inversion.

Deux ingrédients se réservent pour la fin. Le sel, parce qu’il écrante les charges des protéines adsorbées et flocule immédiatement s’il est présent pendant l’homogénéisation. L’acide, parce que traverser le point isoélectrique d’une protéine en cours d’émulsification produit un caillé, alors qu’acidifier une fois les gouttes fines et couvertes est sans danger — la mayonnaise faisant exception, son pH bas remplissant une fonction de sécurité microbiologique.

1. PHASES SÉPARÉES
aqueuse : hydrocolloïdes hydratés, protéines, sucres — grasse : E471, lécithine, 60 à 70 °C
2. PRÉÉMULSION
cuve agitée ou mélangeur statique, 50 à 200 µm
3. TRAITEMENT THERMIQUE
avant ou après l’homogénéisation selon l’émulsifiant protéique
4. HOMOGÉNÉISATION
deux étages, 150 à 250 bars puis 30 à 50 bars, 60 à 70 °C
5. AJOUTS TARDIFS ET REFROIDISSEMENT
sel, acide, arômes ; descente rapide
6. CONTRÔLE ET CONDITIONNEMENT
granulométrie, microscopie, stabilité accélérée
ParamètrePlage usuelleEffet d’une augmentation
Pression du premier étage100 à 400 barsDiamètre en p−0,6 ; échauffement de 2 à 2,5 °C par 100 bars ; rendement décroissant
Pression du second étage10 à 20 % du premierDéfait les amas ; au-delà, effet nul et énergie perdue
Nombre de passes1 à 3Plus efficace qu’un doublement de pression ; gain net à la deuxième, faible à la troisième
Température du produit50 à 75 °CBaisse la viscosité et la tension interfaciale, donc affine ; au-delà, dénature les protéines sériques
Fraction volumique dispersée0,05 à 0,80Épaissit fortement au-delà de 0,5 ; recoalescence accrue ; inversion vers 0,7
Dose d’émulsifiant0,2 à 2 % du produitAffine au-delà de la simple couverture, en limitant la recoalescence ; plafonne puis nuit au goût
Dose d’hydrocolloïde0,05 à 0,5 %Ralentit puis, en zone de déplétion, accélère le crémage : effet non monotone

Caractériser ce qu’on a fabriqué

La granulométrie par diffraction laser couvre 0,1 à 1 000 micromètres et fournit une distribution volumique dont on retient deux moyennes qui ne disent pas la même chose. Le diamètre de Sauter D[3,2], celui de la sphère de même rapport volume sur surface que l’échantillon, indique l’aire interfaciale, donc la demande en émulsifiant et la sensibilité à l’oxydation. Le diamètre moyen en volume D[4,3], dominé par les grosses gouttes, bouge dès qu’un peu de coalescence apparaît alors que le D[3,2] n’a presque pas varié : suivre les deux, et leur écart, vaut mieux que suivre l’un des deux. La largeur se chiffre par l’indice de dispersion, ou span, égal à (D90D10) / D50 : un homogénéisateur bien réglé donne 1,0 à 1,5, et au-dessus de 2 la distribution est bimodale et vieillira mal.

La microscopie optique reste indispensable pour une raison que la granulométrie ne peut pas remplir : elle distingue la floculation de la coalescence, là où un granulomètre voit un floc de dix gouttes comme une grosse goutte. Le test est décisif : on dilue dans une solution de tensioactif et l’on remesure — si le diamètre s’effondre, c’était de la floculation. La stabilité accélérée, enfin, se mesure par stockage à 40 °C sur quatre à huit semaines, le plus représentatif ; par centrifugation à 1 000 à 3 000 g pendant 10 à 30 minutes, qui tranche vite mais surestime la coalescence ; ou par diffusion multiple de la lumière, seule méthode séparant proprement crémage et grossissement des gouttes. Aucune ne donne une date de péremption : elles classent des formules entre elles, ce qui est déjà beaucoup.

Ce qui se dérègle

Le diagnostic suit le même ordre : regarder, mesurer la granulométrie, diluer pour distinguer flocs et grosses gouttes, puis remonter à la machine ou à la formule.

SymptômeCause probableCorrection
Anneau blanc au col après quelques jours, produit homogène après agitationCrémage : gouttes trop grosses ou phase continue trop fluideVérifier le D[3,2] ; monter la pression ou ajouter une passe ; introduire 0,1 à 0,2 % de xanthane
Film d’huile libre en surface, irrécupérable à l’agitationCoalescence : film interfacial insuffisant ou déplacéAugmenter l’émulsifiant ; associer un émulsifiant rapide à la protéine ; vérifier le sel ajouté trop tôt
Granulométrie qui ne s’améliore plus quand la pression monteLimitation par l’adsorption, recoalescence en sortie de vanneAugmenter l’émulsifiant plutôt que la pression ; passer à deux passes ; contrôler le second étage
Sauce qui tourne brutalement en cuve pendant la fabricationInversion de phase : introduction trop rapide, fraction volumique trop élevée en début de cuveRéduire le débit d’introduction ; démarrer sur un talon de phase continue ; revoir la HLB du système
Produit épaissi et grumeleux, taille apparente qui chute après dilution en tensioactifFloculation : sel ajouté trop tôt, pH proche du point isoélectrique, ou déplétion par excès d’hydrocolloïdeSaler après homogénéisation ; s’écarter du point isoélectrique ; réduire ou franchir la dose d’hydrocolloïde
Émulsion d’arôme qui se trouble puis forme un cerne en quelques semainesMûrissement d’Ostwald sur des terpènes solublesIncorporer une huile insoluble ou un agent alourdissant autorisé ; resserrer la distribution
Grains de gras et texture beurrée après pompage à froidCoalescence partielle : gras cristallisé à 10 à 50 %, cisaillement en avalHomogénéiser au-dessus du point de fusion ; supprimer les pompes volumétriques après refroidissement

Énergie, coût et environnement

Un homogénéisateur à 200 bars consomme environ 20 mégajoules par mètre cube en énergie hydraulique ; avec un rendement de pompe de 75 à 85 %, la consommation électrique s’établit entre 6,5 et 7,5 kilowattheures par mètre cube, et l’on double à 400 bars. Un rotor-stator en ligne se situe entre 1 et 5 kilowattheures par mètre cube, un moulin colloïdal entre 2 et 10, une émulsification membranaire sous 0,5, un microfluidiseur ou un système à ultrasons bien au-dessus de 20. À comparer aux 15 à 25 kilowattheures par tonne d’une pasteurisation avec récupération et aux 600 à 900 kilowattheures par tonne d’eau évaporée d’une évaporation à simple effet : l’émulsification ne pèse presque rien face aux opérations thermiques.

Le vrai poste de coût est la formule. Les émulsifiants valent 2 à 5 euros le kilogramme pour un monoglycéride distillé ou une lécithine, 8 à 20 euros pour un ester de sucrose ou un caséinate. À 0,5 % du produit, un émulsifiant à 12 euros pèse 60 euros par tonne, soit dix fois la facture électrique de l’homogénéisateur : optimiser la dose rapporte bien plus qu’optimiser la pression, ce qui est le contraire de l’intuition d’atelier. Viennent ensuite la maintenance — pointeau, siège, clapets et joints haute pression représentent 5 à 15 % du prix de la machine par an en marche continue — et la chaleur, qui n’est perdue que si l’homogénéisation se fait en fin de ligne, le kilowattheure de froid coûtant trois à quatre fois celui de chaleur.

Trois points comptent sur le plan environnemental. La provenance des émulsifiants : les mono- et diglycérides sont majoritairement issus d’huile de palme, dont la traçabilité fait débat, quand les lécithines de tournesol et de colza offrent une alternative européenne. Le nettoyage : l’eau de rinçage d’une ligne d’émulsion grasse peut dépasser 5 000 milligrammes de demande chimique en oxygène par litre, et récupérer les premiers volumes chargés est le geste le plus rentable. Le surdimensionnement de la finesse : viser 0,3 micromètre là où 0,8 suffit multiplie la pression, l’usure et l’échauffement sans bénéfice perceptible.

L’opération dans la fabrication des sucrants

Où elle intervient, et où elle n’intervient pas

Il faut le dire franchement : l’émulsification n’est une étape d’aucun procédé de fabrication de sucrant. Ni la fabrication du xylitol, ni celle de l’érythritol, ni l’extraction des glycosides de stéviol, ni la sucrerie de betterave ne fabriquent d’émulsion : ces filières traitent des solutions aqueuses de sucres, où le corps gras n’apparaît qu’en impureté. L’opération y intervient de deux façons secondaires. Comme outil auxiliaire : les antimousses employés en fermentation, pour la bioconversion du xylose en xylitol comme pour la production d’érythritol par levures, sont des émulsions huile-eau dosées à quelques dizaines de parties par million. Comme défaut à combattre surtout : dès qu’un extrait végétal riche en saponines ou en lipides rencontre un solvant sous agitation, il se forme une émulsion parasite qui bloque la séparation. Toute la connaissance rassemblée ici sert alors à l’envers, à casser au lieu de créer : chauffer, saler pour écranter les charges, laisser du temps à la décantation, ou passer à la centrifugation, qui multiplie la pesanteur par mille et rend le crémage instantané.

Ce que le sucre fait à la phase continue

C’est en aval, dans l’usage des sucrants, que l’opération se joue vraiment, et le rôle des sucres et des polyols y est considérable bien qu’ils ne soient ni émulsifiants ni stabilisants. Dissous dans la phase aqueuse d’une émulsion H/E, ils en modifient trois propriétés d’un coup. Ils augmentent la viscosité, et massivement : à 20 °C, l’eau pure vaut 1 millipascal-seconde, une solution de saccharose à 40 % en masse environ 6, à 50 % une quinzaine, à 60 % près de 60. Ils augmentent la masse volumique : 1 176, 1 232 et 1 286 kilogrammes par mètre cube aux mêmes concentrations. Ils abaissent l’activité de l’eau, d’autant plus fortement que leur masse molaire est faible.

Les deux premiers effets tirent le crémage en sens contraires, et la loi de Stokes tranche. Une goutte d’huile à 910 kilogrammes par mètre cube dans de l’eau pure voit un écart de masse volumique de 90 et une viscosité de 1 ; dans un sirop à 60 % de saccharose, l’écart passe à 376 — quatre fois plus de poussée — mais la viscosité est multipliée par 58. Le rapport, qui gouverne la vitesse, est divisé par 14 : le sucre ralentit le crémage d’un ordre de grandeur, et il le fait malgré l’alourdissement de la phase continue, non grâce à lui.

Substituer le saccharose : ce qui change

Remplacer le saccharose par un polyol dans une sauce, une crème ou une ganache change donc la stabilité, à formulation par ailleurs identique. Le xylitol, de masse molaire 152 contre 342 pour le saccharose, donne à même pourcentage massique une solution nettement moins visqueuse — de l’ordre de la moitié à deux tiers — et un peu moins dense : le rapport de Stokes remonte d’un facteur voisin de 2, et une sauce qui tenait six semaines avec du saccharose se met à crémer en trois. La contrepartie est favorable ailleurs, puisqu’à masse égale le xylitol abaisse l’activité de l’eau bien davantage, environ 0,85 à 0,88 contre 0,90 à 0,93 à 60 %. Le maltitol, de masse molaire 344, est le substitut le plus neutre de ce point de vue, reproduisant presque exactement le couple viscosité-masse volumique du saccharose.

L’érythritol pose un problème d’une autre nature : sa solubilité plafonne vers 35 à 40 grammes pour 100 grammes d’eau à 25 °C, contre plus du double pour le saccharose et le xylitol. Une phase aqueuse à l’érythritol ne dépasse guère 25 à 30 % en masse, sa viscosité reste sous 5 millipascals-secondes, elle n’apporte presque aucun frein au crémage, et elle recristallise au froid en donnant un grain caractéristique. Quant aux édulcorants intenses, employés à quelques centièmes de pour cent, ils suppriment purement et simplement la matière dissoute : la phase continue redevient de l’eau, le frein visqueux disparaît, et il faut le reconstruire avec un agent de charge ou une dose d’hydrocolloïde majorée de 50 à 100 %. C’est l’une des difficultés les moins visibles et les plus coûteuses des reformulations sans sucre.

Le sucre agit enfin sur l’étape d’émulsification elle-même, et là son effet s’inverse. Une phase continue à 60 % de saccharose est cinquante fois plus visqueuse que l’eau : le nombre de Reynolds chute, la turbulence s’effondre dans la vanne, la rupture passe en régime laminaire et les gouttes obtenues sont plus grosses à pression égale. Le même sirop ralentit l’hydratation des gommes, qui doivent être dispersées dans l’eau avant l’ajout du sucre, et ralentit l’adsorption des protéines. D’où une règle constante en confiserie et en cuisson des sucrants : on émulsionne dans la phase aqueuse la moins concentrée possible, puis on ajoute le sucre restant.

Reste un lien direct entre sucre et émulsion, celui des esters de sucrose (E473) : émulsifiants tirés du saccharose lui-même, sans odeur ni goût, tolérants au pH et couvrant à eux seuls toute l’échelle des balances hydrophile-lipophile. C’est la seule valorisation du sucre non pas comme sucrant, mais comme matière première tensioactive.

Pour aller plus loin

  • Homogénéisation — l’étape qui affine ce que l’émulsification a formé, et les réglages de la vanne haute pression en détail.
  • Mélange et malaxage — l’opération d’en dessous : redistribuer sans rompre d’interface, et la préémulsion en cuve agitée.
  • Décantation — la loi de Stokes appliquée à l’envers, quand on cherche justement à laisser monter ou descendre une phase.
  • Centrifugation — l’arme contre les émulsions parasites, et l’outil de mesure de la stabilité accélérée.
  • Pasteurisation — le traitement thermique dont la place, avant ou après l’homogénéisation, décide du sort des protéines émulsifiantes.
  • Les autres édulcorants — masses molaires, solubilités et pouvoirs sucrants des substituts dont dépend la phase aqueuse.

Sources

  • Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, 4e éd., Woodhead Publishing, 2017.
  • Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod, 2e éd., 2007.
  • McCabe, W. L., Smith, J. C., Harriott, P., Unit Operations of Chemical Engineering, 7e éd., McGraw-Hill, 2005.
  • Perry, R. H., Green, D. W., Perry’s Chemical Engineers’ Handbook, 9e éd., McGraw-Hill, 2018.
  • Saravacos, G., Kostaropoulos, A. E., Handbook of Food Processing Equipment, 2e éd., Springer, 2016.
  • Mafart, P., Béliard, E., Génie industriel alimentaire, Tec & Doc Lavoisier.
  • Règlement (UE) n° 1333/2008 sur les additifs alimentaires — émulsifiants E322, E471, E472, E473, E474, stabilisants E415 et E466, xylitol E967 et érythritol E968.
  • Règlement (UE) n° 1169/2011 sur l’information des consommateurs, et règlement (CE) n° 852/2004 relatif à l’hygiène des denrées alimentaires.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.