Les opérations unitaires du génie alimentaire

Un procédé industriel, quel qu’il soit, se décompose en un petit nombre d’opérations élémentaires qui reviennent partout. Broyer du bois pour en tirer du xylose, broyer du cacao pour en faire de la masse, broyer du blé pour en faire de la farine : c’est la même opération, gouvernée par les mêmes lois, conduite avec des machines de la même famille. C’est l’idée d’opération unitaire, et elle est ce qui fait du génie des procédés une discipline plutôt qu’un catalogue de recettes d’usine.

D’où vient l’idée. Elle est formulée en 1915 par Arthur D. Little, dans un rapport au Massachusetts Institute of Technology : tout procédé chimique, si compliqué soit-il, peut être résolu en une série d’actions coordonnées — broyer, sécher, filtrer, évaporer, distiller, cristalliser — qu’il appelle unit operations. Walker, Lewis et McAdams en font en 1923 le premier manuel. Le génie alimentaire hérite de cette grammaire dans les années 1960 et l’adapte à une matière qui a ceci de particulier qu’elle est vivante, fragile et variable.

Ce qui définit une opération unitaire, c’est le phénomène physique qu’elle exploite, jamais le produit qu’elle traite. On ne classe pas « l’évaporation du lait » et « l’évaporation du jus de yacon » comme deux opérations : c’est une seule, avec deux jeux de paramètres. C’est pourquoi cette rubrique est organisée par phénomène, et non par filière.

Sur cette page

Comment lire cette rubrique

Les quarante-trois pages qui suivent sont des cours, pas des fiches. Chacune suit le même plan : à quoi sert l’opération, quel phénomène physique la gouverne, quelles grandeurs et quelles équations la décrivent, quels matériels l’industrie emploie, quels paramètres se règlent et dans quelles plages, ce qui se dérègle en pratique, et ce que l’opération fait — ou défait — dans la fabrication des sucrants.

Cette dernière partie est la raison d’être de la rubrique sur ce site. La fabrication du xylitol enchaîne huit opérations unitaires ; celle de l’érythritol en compte autant ; le sirop de yacon en tient dans quatre, dont une seule décide de tout. On peut lire ces pages de fabrication sans rien connaître au génie des procédés. Pour comprendre pourquoi le xylitol coûte plusieurs fois le prix du sucre, ou pourquoi deux sirops de yacon au même degré Brix n’ont pas la même valeur, il faut descendre d’un cran — et c’est ici.

Le fil conducteur des six familles. Une opération unitaire se range selon ce qu’elle déplace : de la quantité de mouvement (les opérations mécaniques), de la chaleur (les opérations thermiques), de la matière entre deux phases (les séparations diffusionnelles). Ces trois transferts sont décrits par des équations de la même forme — un flux égale une conductance multipliée par un écart. Qui a compris l’une comprend les deux autres, et c’est le meilleur argument qui existe en faveur de cette façon de découper le monde industriel.

Préparation et opérations mécaniques

Elles ne changent ni la composition ni l’état physique de la matière : elles changent sa taille, sa forme, sa propreté et son arrangement. Ce sont les moins coûteuses en énergie par tonne — sauf le broyage, qui est l’exception.

  • Lavage et triage — Séparer la matière première de ce qui l’accompagne — terre, cailloux, feuilles, corps étrangers, unités non conformes — avant toute autre opération.
  • Épluchage — Retirer la peau ou l’enveloppe d’un végétal, par abrasion, par la vapeur, par la soude ou à la flamme.
  • Découpe et calibrage — Réduire la matière à des morceaux de forme et de dimension définies, et trier les unités par taille.
  • Broyage — Réduire la taille des particules solides par compression, cisaillement, impact ou attrition.
  • Tamisage — Séparer un mélange de particules solides selon leur taille, à travers une ou plusieurs toiles.
  • Pressage — Expulser la phase liquide d’un solide humide en lui appliquant une pression mécanique.
  • Mélange et malaxage — Rendre un système homogène, ou lui donner une structure, en imposant un mouvement relatif à ses constituants.
  • Extrusion — Forcer une matière plastifiée à travers une filière, en la travaillant sous pression, en température et en cisaillement.

Dispersion et mise en forme

Elles créent une structure qui n’existait pas : une gouttelette dans un liquide, un granulé à partir d’une poudre, une couche autour d’un noyau. Ce qu’elles produisent est instable par nature, et c’est tout le sujet.

  • Émulsification — Disperser un liquide en fines gouttelettes dans un autre liquide non miscible, et empêcher la séparation de revenir.
  • Homogénéisation — Réduire et uniformiser la taille des particules dispersées dans un liquide, le plus souvent sous haute pression.
  • Granulation et agglomération — Assembler des particules fines en granulés plus gros, pour améliorer l’écoulement, la mouillabilité et le dosage.
  • Enrobage — Recouvrir un solide d’une couche continue de matière — sucre, polyol, chocolat, film protecteur.

Séparations mécaniques

Elles séparent des phases déjà distinctes, en exploitant une différence de masse volumique ou de taille. Aucune molécule ne change de phase : on ne fait que trier ce qui est déjà là.

  • Décantation — Séparer par gravité des phases de masses volumiques différentes, sans apport d’énergie mécanique.
  • Centrifugation — Accélérer une séparation de phases en remplaçant la gravité par un champ centrifuge.
  • Filtration — Retenir les particules solides d’une suspension sur un milieu poreux traversé par le liquide.
  • Filtration membranaire — Séparer les constituants d’un liquide selon leur taille ou leur charge, à travers une membrane sous pression.

Séparations par transfert de matière

Elles séparent des molécules mélangées à l’échelle moléculaire. Il faut alors créer une deuxième phase — vapeur, solvant, solide adsorbant, cristal — et laisser les molécules se répartir entre les deux. Ce sont les opérations les plus coûteuses du génie alimentaire, et celles qui font le prix des sucrants purifiés.

  • Extraction solide-liquide — Dissoudre un constituant d’une matrice solide dans un solvant, puis séparer les deux.
  • Extraction liquide-liquide — Transférer un soluté d’une phase liquide vers une autre, non miscible, où il est plus soluble.
  • Extraction supercritique — Employer un fluide au-delà de son point critique comme solvant sélectif, éliminé ensuite par simple détente.
  • Distillation — Séparer les constituants d’un mélange liquide en exploitant la différence de volatilité.
  • Adsorption et décoloration — Fixer sélectivement des molécules dissoutes à la surface d’un solide poreux.
  • Échange d’ions — Échanger les ions d’une solution contre ceux fixés sur une résine, pour déminéraliser, décolorer ou purifier.
  • Chromatographie préparative — Séparer des molécules voisines par leur affinité relative pour une phase fixe, à l’échelle industrielle.
  • Cristallisation — Faire apparaître une phase solide ordonnée à partir d’une solution sursaturée, et en maîtriser la taille.

Opérations thermiques

Elles apportent ou retirent de la chaleur. Certaines visent la conservation, d’autres la concentration, d’autres la transformation. Elles pèsent l’essentiel de la facture énergétique d’une usine agroalimentaire.

  • Échange de chaleur — Transférer de la chaleur entre deux fluides sans les mélanger — l’opération qui rend possibles toutes les autres.
  • Blanchiment — Chauffer brièvement un végétal pour inactiver ses enzymes avant congélation, séchage ou appertisation.
  • Pasteurisation — Détruire les micro-organismes pathogènes et une partie de la flore d’altération par un barème temps-température modéré.
  • Stérilisation — Détruire les formes sporulées pour obtenir la stabilité à température ambiante.
  • Concentration — Élever la teneur en matière sèche d’un liquide — par évaporation, par membrane ou par le froid.
  • Évaporation — Retirer l’eau d’une solution en la portant à ébullition, le plus souvent sous vide.
  • Séchage — Retirer l’eau d’un solide par évaporation dans un gaz, jusqu’à une activité de l’eau qui arrête l’altération.
  • Atomisation — Pulvériser un liquide en fines gouttelettes dans un courant d’air chaud, pour obtenir une poudre.
  • Lyophilisation — Congeler le produit puis sublimer sa glace sous vide, sans jamais repasser par l’état liquide.
  • Réfrigération — Abaisser et maintenir la température d’un produit au-dessus de son point de congélation.
  • Congélation — Transformer en glace l’eau d’un produit, et le stabiliser à basse température.
  • Cuisson et torréfaction — Transformer la matière par la chaleur — texture, couleur, arômes — au-delà de la simple destruction microbienne.

Réactions et bioconversions

Ici, la molécule change. C’est la frontière entre le génie alimentaire et le génie chimique — une frontière que les édulcorants franchissent tous les jours.

  • Hydrolyse — Rompre des liaisons chimiques par l’eau, catalysée par un acide, une base ou une enzyme.
  • Neutralisation — Ajuster le pH d’un milieu par ajout d’un acide ou d’une base, avec les sels que cela produit.
  • Hydrogénation catalytique — Additionner de l’hydrogène sur une molécule en présence d’un catalyseur métallique, sous pression.
  • Fermentation — Faire produire par un micro-organisme la transformation recherchée, dans un milieu et des conditions maîtrisés.
  • Isomérisation enzymatique — Convertir une molécule en son isomère par une enzyme immobilisée, en réacteur à lit fixe.

Fin de ligne

Le produit est fait ; il reste à le mettre dans son contenant et à le protéger jusqu’au consommateur. C’est là que se perd le plus souvent la qualité gagnée en amont.

Ce que cette rubrique ne couvre pas

Trois choses, volontairement. Les utilités — production de vapeur, air comprimé, eau glacée, nettoyage en place — qui sont des services rendus aux opérations et non des opérations. Le génie de la formulation, qui relève du produit et non du procédé. Et le dimensionnement chiffré des appareils, qui demande des données de constructeur et un projet précis ; on donne ici les équations et les ordres de grandeur, pas des feuilles de calcul.

Sources

  • Little, A. D., rapport au Corporation of MIT, 1915 — formulation de la notion d’opération unitaire.
  • Walker, Lewis, McAdams, Principles of Chemical Engineering, McGraw-Hill, 1923 — premier traité organisé selon les opérations unitaires.
  • Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, 4e édition, Woodhead Publishing, 2017.
  • Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod, 2e édition, 2007.
  • Singh, R. P., Heldman, D. R., Introduction to Food Engineering, 5e édition, Academic Press, 2014.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.