La décantation : laisser la gravité faire le travail, et savoir combien de temps cela prend

La décantation sépare deux phases de masses volumiques différentes en ne dépensant rien d’autre que du temps. Aucune pompe haute pression, aucun média filtrant à remplacer, aucun rotor à 6 000 tours par minute : on met le mélange dans un volume calme, on laisse la pesanteur trier, on soutire par le bas ce qui est tombé et par le haut ce qui est resté. C’est l’opération de séparation la moins chère qui existe, et elle le restera : son moteur est gratuit et il ne tombe jamais en panne.

Le prix à payer se lit ailleurs, sur le plan de masse de l’usine. Une particule de 10 µm dans un jus ordinaire tombe de 30 centimètres en une heure environ ; une particule de 2 µm met une journée. Pour traiter un débit continu sans attendre une journée, il faut offrir au liquide une surface horizontale considérable, et le coût réapparaît sous forme de génie civil et d’emprise au sol. Toute l’ingénierie de la décantation tient dans cette tension : raccourcir le temps de chute sans multiplier la surface.

Cette tension a deux issues, qui sont les deux moitiés de ce cours. On peut agir sur la particule, en la faisant grossir par coagulation puis floculation : passer d’un colloïde de 1 µm à un flocon de 500 µm coûte quelques dizaines de grammes de réactif par mètre cube et, la vitesse de chute variant avec le carré du diamètre, vaut un facteur 250 000. On peut agir sur la géométrie, en empilant des plaques inclinées pour multiplier par dix la surface offerte à emprise au sol constante. Les deux se combinent.

Un dernier résultat justifie le cours, parce qu’il est contre-intuitif : la performance d’un décanteur continu ne dépend pas de son volume mais de sa surface horizontale. Deux bassins de même surface au miroir, l’un profond de 1 mètre et l’autre de 4, clarifient identiquement.

Décantation, sédimentation, clarification, épaississement. La décantation est l’opération complète : mise au repos relatif d’une suspension, séparation gravitaire, soutirage séparé des deux phases. La sédimentation est le phénomène physique sous-jacent — la chute des particules — et le mot s’emploie indifféremment pour une particule isolée ou pour un lit de boues. On parle de clarification quand l’objectif est la limpidité du liquide sortant en haut, et d’épaississement quand l’objectif est la siccité de la boue sortant en bas : même appareil, mais deux critères de dimensionnement différents, et souvent contradictoires. Le mot décantation désigne aussi, en chimie, la séparation de deux liquides non miscibles — un décanteur d’extraction liquide-liquide n’a alors ni racleur ni floculant. Enfin la flottation n’est pas l’inverse de la décantation mais sa jumelle : c’est la même loi de Stokes appliquée à une particule moins dense que le liquide, dont la vitesse terminale change simplement de signe.

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À quoi sert l’opération

La décantation apparaît partout où un liquide porte des solides qu’il ne doit pas garder, ou deux phases dont l’une vaut plus que l’autre. Quatre finalités se distinguent, et il vaut la peine de les séparer car elles ne se dimensionnent pas de la même façon.

Retirer les grosses impuretés d’entrée. C’est le dessablage et le débourbage, opérations brutales et rustiques. Les betteraves arrivent en sucrerie avec 3 à 10 % de terre, de cailloux et de radicelles ; l’eau de transport et de lavage charge 30 à 80 g/L de matières en suspension et passe dans des dessableurs, des épierreurs et des décanteurs de plusieurs milliers de mètres cubes avant d’être recyclée. Huilerie d’olive, féculerie, conserverie de légumes suivent la même logique : on retire d’abord ce qui tombe tout seul, parce que c’est ce qui use les pompes et les échangeurs. La particule visée fait 100 µm à 2 mm, tombe à 10-300 m·h−1, et deux à cinq minutes de séjour suffisent.

Clarifier un jus ou un moût avant l’étape suivante. Le jus de fruits sortant du pressage contient 1 à 5 % de pulpe fine et de colloïdes pectiques ; le moût de brasserie sortant du whirlpool garde son trub chaud, le vin ses lies, le jus de betterave ses pulpes fines et ses non-sucres colloïdaux. La décantation n’est jamais une fin en soi : elle protège l’opération suivante. Un jus mal débourbé encrasse un évaporateur en quelques jours au lieu de quelques semaines, colmate une membrane en quelques heures et charge inutilement une colonne d’échange d’ions dont la résine coûte cent fois plus cher que le décanteur.

Séparer deux liquides non miscibles. Le lait cru laissé au repos voit sa crème monter d’elle-même : les globules gras, 3 à 5 µm à 920 kg·m−3, remontent d’autant plus vite qu’ils s’agrègent en grappes, et cette décantation inversée a été la seule technique d’écrémage jusqu’à l’arrivée de la centrifugeuse. Même physique dans les bacs de rupture d’émulsion d’une huilerie, dans les décanteurs d’extraction liquide-liquide et dans les séparateurs de graisses d’un abattoir ou d’un atelier de plats cuisinés, avec une difficulté propre : la coalescence des gouttes, qui conditionne le diamètre effectif et donc la vitesse.

Épaissir une boue avant son traitement. L’épaississeur gravitaire fait passer une boue de 5-10 g/L à 25-50 g/L en quelques heures, divisant par cinq le volume à envoyer en centrifugation ou en filtre-presse. Chaque point de siccité gagné là divise le coût de la déshydratation en aval.

Le phénomène physique

La chute d’une particule isolée

Une particule immergée subit trois forces : son poids, la poussée d’Archimède et la traînée. Les deux premières se combinent en un poids apparent qui ne dépend que de la différence des masses volumiques — d’où le fait, capital, qu’une particule de même densité que son liquide ne décante jamais, quelle que soit sa taille et quel que soit le temps qu’on lui laisse. La troisième croît avec la vitesse, si bien qu’un équilibre s’établit presque instantanément : pour une particule de 50 µm, la vitesse limite est atteinte en moins d’un millième de seconde et sur moins d’un micromètre de course. La particule est donc à sa vitesse terminale de chute dès le premier instant, et cette vitesse est la grandeur unique autour de laquelle s’organise le dimensionnement.

Les trois régimes d’écoulement

La forme que prend la traînée dépend de la manière dont le liquide contourne la particule, décrite par le nombre de Reynolds particulaire Rep.

Le régime de Stokes, laminaire, règne pour Rep < 1 : le liquide contourne la particule sans décollement ni sillage, la traînée est purement visqueuse et proportionnelle à la vitesse. C’est le régime de l’immense majorité des cas alimentaires — particules sous 100 µm dans l’eau, sous 300 µm dans un sirop. Certains auteurs restreignent la validité à Rep < 0,3 pour garder une erreur inférieure à 5 % ; à Rep = 1 elle atteint 12 %, ce qui reste tolérable en dimensionnement mais mérite d’être su.

Le régime intermédiaire, ou régime d’Allen, couvre 1 < Rep < 1 000 : le sillage se forme puis devient instationnaire, aucune expression simple n’est exacte, et il faut itérer puisque la vitesse cherchée figure des deux côtés. Il concerne les sables fins et les cristaux de sucre. Le régime de Newton, turbulent, s’installe au-delà de Rep = 1 000 : le coefficient de traînée devient à peu près constant, voisin de 0,44, la vitesse ne dépend plus que de la racine du diamètre et la viscosité disparaît de l’expression. C’est le régime des graviers d’un dessableur.

Le diamètre au carré, qui explique presque tout

En régime de Stokes, la vitesse varie comme le carré du diamètre. Cet exposant est la clé de lecture de toute l’opération, et il vaut mieux le traduire en chiffres avant d’écrire la moindre équation. Dans un jus aqueux, pour une particule 500 kg·m−3 plus dense que le liquide :

  • 1 mm — ≈ 130 m·h−1 en régime de Newton, 28 secondes pour tomber de 1 m : sable, gravillon, fragment végétal.
  • 100 µm — ≈ 9,8 m·h−1, 6 minutes : pulpe grossière, cristal fin.
  • 50 µm — ≈ 2,5 m·h−1, 24 minutes : grain d’amidon, levure agglomérée.
  • 10 µm — ≈ 0,10 m·h−1, 10 heures : bactérie, fine de terre, débris cellulaire.
  • 1 µm — ≈ 0,001 m·h−1, 41 jours : colloïde, argile, micelle.
  • 0,1 µm — ne décante jamais : colloïde brownien, protéine agrégée.

La frontière industrielle se lit directement. Au-dessus de 50 µm, la décantation est triviale ; entre 10 et 50 µm, elle demande des heures et un ouvrage sérieux ; en dessous de 5 µm, elle est impraticable telle quelle. Et sous 1 µm, l’agitation brownienne l’interdit définitivement : une particule de 0,5 µm se déplace de plusieurs dizaines de micromètres par seconde dans une direction quelconque sous les chocs des molécules du solvant, alors que sa chute gravitaire ne fait que 0,3 µm par seconde. Elle ne tombe plus, elle erre — c’est la définition physique d’un colloïde stable, et c’est pourquoi la coagulation n’est pas une commodité mais une nécessité.

Suspension diluée, suspension concentrée

Tout ce qui précède suppose une particule seule dans un liquide infini. Dès que la concentration monte, les particules se gênent — le liquide chassé par celles qui descendent doit remonter, la suspension se comporte pour chacune comme un milieu plus dense et plus visqueux — et c’est la sédimentation freinée : à 10 % de fraction volumique la vitesse est tombée à 60 % de sa valeur isolée, à 30 % elle est sous 20 %. Cette gêne a un effet visuel très utile. En suspension diluée, les grosses tombent plus vite que les petites et le liquide s’éclaircit sans frontière visible ; en suspension concentrée, la gêne égalise les vitesses, tout le lit descend en bloc comme un piston, et une interface nette apparaît, que l’on suit à l’œil en éprouvette pour dimensionner un épaississeur.

La courbe de Kynch et les quatre zones

L’essai est simple : une éprouvette de 1 ou 2 litres, la suspension homogénéisée, un chronomètre, et l’on relève la cote de l’interface. La courbe hauteur-temps, décrite par Coe et Clevenger dès 1916 et formalisée par Kynch en 1952, a toujours la même allure. Une portion rectiligne d’abord : l’interface descend à vitesse constante parce que la concentration juste en dessous reste celle du départ, et la pente de cette droite est la grandeur que l’on reporte dans le dimensionnement. Puis le point critique, où le lit de boues accumulé au fond rejoint l’interface. Puis une asymptote lente : la boue ne sédimente plus, elle se comprime sous son propre poids en expulsant l’eau interstitielle par des canaux de drainage, et cette phase dure des heures pour gagner quelques points de siccité.

Dans un décanteur continu, ces trois moments coexistent en permanence, empilés sur la hauteur : la zone de clarification en haut, 0,5 à 1,5 m, qui décide de la qualité du surnageant ; la zone de sédimentation freinée, où la suspension descend en bloc ; la zone de transition, mince, où la concentration augmente brusquement et où le flux de solides atteint son minimum — le goulot d’étranglement de l’appareil ; la zone de compression au fond, 0,5 à 2 m, qui gouverne la siccité du soutirage. D’où une conséquence souvent mal comprise : clarifier et épaissir ne se dimensionnent pas sur le même critère. La clarification dépend de la surface, l’épaississement du flux massique que la zone de transition laisse passer, en kilogrammes de matière sèche par mètre carré et par jour. On calcule les deux et l’on retient la plus grande surface.

Coagulation et floculation

La physique précédente condamne toute particule inférieure à 5 µm — précisément là où se trouvent les colloïdes qui troublent les jus : argiles, débris membranaires, protéines dénaturées, complexes polyphénol-protéine, micelles pectiques. La parade se déroule en deux temps que le vocabulaire d’atelier confond trop souvent.

La coagulation est électrochimique. Les colloïdes portent presque toujours une charge de surface négative, qui attire un nuage de contre-ions : la double couche électrique, faite d’une couche compacte adsorbée, dite de Stern, et d’une couche diffuse s’étendant sur 1 à 100 nm selon la force ionique. Deux particules qui s’approchent voient leurs doubles couches se recouvrir et se repoussent ; la théorie DLVO fait le bilan de cette répulsion et de l’attraction de van der Waals, et tant que la barrière dépasse quelques kT, les chocs browniens ne la franchissent pas. Le potentiel zêta, potentiel au plan de cisaillement, en est la mesure : une suspension naturelle affiche −15 à −35 mV et reste stable, tandis qu’en dessous de |10| mV l’agrégation devient spontanée. Coaguler, c’est ramener ce potentiel vers zéro, par compression de la double couche et par neutralisation de charge. L’efficacité croissant très fortement avec la valence du cation — règle de Schulze-Hardy —, les sels d’aluminium et de fer dominent : sulfate d’aluminium à 10-80 g·m−3, polychlorure d’aluminium à 5-30 g·m−3 en Al, chlorure ferrique à 20-100 g·m−3. Tous consomment de l’alcalinité et abaissent le pH, qu’il faut recorriger à la chaux : c’est le contact direct avec la neutralisation.

La floculation est mécanique : la répulsion abolie, encore faut-il que les particules se rencontrent. La cinétique péricinétique est celle des chocs browniens ; elle domine sous 1 µm, ne dépend que de la température, de la viscosité et du carré du nombre de particules, et s’effondre à mesure que ce nombre décroît. La cinétique orthocinétique prend le relais : ce sont les chocs provoqués par le cisaillement, quand deux particules placées sur des lignes de courant de vitesses différentes se rattrapent ; sa vitesse est proportionnelle au gradient G et au cube du rayon de collision, d’où l’emballement dès que les flocons dépassent quelques dizaines de micromètres. Les floculants polymères ajoutent le pontage : une chaîne de 106 à 2·107 g·mol−1 s’adsorbe par plusieurs points sur deux ou trois particules et les relie. Le flocon atteint 0,5 à 2 mm mais reste fragile : au-delà d’un gradient voisin de 100 s−1 il se casse, et un flocon cassé ne se reforme jamais aussi bien. Le surdosage produit l’effet inverse du dosage — la chaîne recouvre la particule au lieu de la ponter et la restabilise stériquement : c’est la courbe en U de tout jar-test.

Le compromis mélange rapide / floculation lente. Les deux étapes demandent des agitations opposées, et les confondre dans une cuve unique ruine le résultat. Le coagulant doit être dispersé avant que son hydrolyse ne le transforme en hydroxyde inerte : G = 300 à 1 000 s−1 pendant 10 à 60 secondes. La floculation demande le contraire — assez d’agitation pour provoquer les rencontres, pas assez pour casser ce qui vient de se construire : G = 20 à 70 s−1 pendant 15 à 30 minutes, idéalement en floculation dégressive sur deux ou trois compartiments à G décroissant, 60 puis 40 puis 20 s−1.

Les grandeurs et les équations

La vitesse terminale en régime de Stokes

vt = (ρsρl) · g · d2 / (18 · μ)

Quatre leviers, un seul vraiment actionnable. La différence de masse volumique est imposée par la matière, sauf lestage du floc au microsable. La pesanteur est fixe, et la remplacer par une accélération de rotation, c’est changer d’opération unitaire. La viscosité se réduit par chauffage, avec un gain réel mais borné : de 10 à 60 °C, celle de l’eau passe de 1,31 à 0,47 mPa·s, ce qui multiplie la vitesse par 2,8. Reste le diamètre, au carré, seul paramètre sur lequel un facteur 100 000 est accessible pour quelques grammes de réactif. Toute l’économie de la décantation tient dans cette dissymétrie.

Reynolds particulaire et régimes supérieurs

Rep = ρl · vt · d / μ   ;   vt = [ 4 · g · d · (ρsρl) / (3 · CD · ρl) ]1/2

La seconde forme vaut dans tous les régimes ; la difficulté se déplace dans le coefficient de traînée.

  • Stokes, Rep < 1 : CD = 24 / Rep, ce qui redonne exactement l’équation précédente.
  • Intermédiaire, 1 < Rep < 1 000 : CD ≈ 18,5 / Rep0,6. La vitesse varie alors comme d1,14 : l’exposant 2 s’est déjà bien érodé.
  • Newton, Rep > 1 000 : CD ≈ 0,44, d’où vt ≈ 1,74 · [g · d · (ρsρl) / ρl]1/2.

La sédimentation freinée

vh = vt · (1 − φ)n

Relation de Richardson et Zaki, établie sur lits fluidisés et transposée sans modification à la sédimentation. L’exposant n vaut 4,65 en régime de Stokes et tend vers 2,4 en régime de Newton. La fraction volumique φ compte les flocons avec l’eau qu’ils emprisonnent — d’où un piège classique : une boue floculée à 8 g/L de matière sèche peut occuper 25 % du volume et se comporter en suspension très concentrée. Le facteur de freinage vaut 0,61 à φ = 0,10 et 0,10 à φ = 0,35 ; au-delà de 0,4, le réseau devient continu et l’on entre en compression, hors du domaine de la relation.

La charge superficielle

C’est l’équation la plus importante de la page. Dans un décanteur idéal, le liquide monte à une vitesse ascensionnelle égale au débit divisé par la surface horizontale ; une particule est capturée si sa vitesse de chute dépasse cette vitesse ascensionnelle, sinon elle part au trop-plein. Cette grandeur limite se nomme charge superficielle, ou vitesse de Hazen.

va = Q / A     capture si vtva     d’où   A = Q / vt,min

Une charge superficielle s’exprime en m3·m−2·h−1, qui se simplifie en m·h−1 : c’est bien une vitesse, et elle se compare directement à une vitesse de chute. Le résultat annoncé en tête de page en découle — la profondeur du bassin n’apparaît nulle part. Doubler la hauteur double le temps de séjour et double la distance à parcourir ; les deux effets s’annulent exactement. La profondeur ne sert qu’à loger la zone de compression, amortir les à-coups hydrauliques et éloigner le lit de boues de la surverse.

De là découle immédiatement le décanteur lamellaire : si seule la surface projetée compte, il suffit d’empiler des plaques inclinées dans le volume. N plaques de longueur L, de largeur l, inclinées de θ sur l’horizontale, donnent :

Aeq = N · L · l · cos θ. Avec des plaques de 1,5 m espacées de 60 mm à 55° dans une cuve de 3 m de haut, on loge une cinquantaine de plaques par mètre de largeur et l’on obtient 8 à 12 fois l’emprise au sol. L’angle de 50 à 60° n’est pas choisi au hasard : c’est le minimum qui garantit que la boue déposée glisse d’elle-même vers le bas. En dessous de 45°, les lamelles s’encrassent irrémédiablement.

Le gradient de vitesse de floculation

G = ( P / (μ · V) )1/2      Nc = G · t

Le gradient moyen de Camp et Stein mesure l’intensité du cisaillement et gouverne la fréquence des rencontres orthocinétiques. Le produit G·t, ou nombre de Camp, est le critère de dimensionnement d’un floculateur : 104 à 105, typiquement 30 000 à 60 000. Mais il n’est qu’un critère de suffisance, jamais d’équivalence : 25 s−1 pendant 25 minutes et 250 s−1 pendant 2,5 minutes donnent le même produit, et le second casse tout ce qu’il construit.

Le tableau des symboles

SymboleGrandeurUnitéOrdre de grandeur usuel
vtVitesse terminale de chutem·s−110−6 à 10−1
vhVitesse de chute freinéem·s−10,1 à 0,7 fois vt
vaVitesse ascensionnelle, charge superficiellem·h−10,5 à 40
ρs ; ρlMasses volumiques particule ; liquidekg·m−31 020 à 2 650 ; 1 000 à 1 350
μViscosité dynamique du liquidePa·s0,5·10−3 à 0,2
dDiamètre équivalent de la particulem10−7 à 5·10−3
CD ; RepCoefficient de traînée ; Reynolds particulaire0,44 à 103 ; 10−4 à 104
φ ; nFraction volumique ; exposant de Richardson-Zaki0,001 à 0,45 ; 2,4 à 4,65
Q ; ADébit traité ; surface horizontalem3·h−1 ; m25 à 3 000 ; 5 à 2 800
θInclinaison des lamellesdegré50 à 60
G ; tGradient de vitesse ; temps de séjours−1 ; s20 à 1 000 ; 30 s à 6 h
P ; VPuissance dissipée ; volume agitéW ; m350 à 20 000 ; 1 à 500
ζPotentiel zêtamV−35 à +5

Un calcul de bout en bout

Soit un jus de fruits, 60 m3·h−1, dont la plus petite pulpe à retenir mesure 25 µm et pèse 1 080 kg·m−3, dans un jus à 1 045 kg·m−3 et 1,8 mPa·s. La vitesse de chute vaut (1 080 − 1 045) × 9,81 × (25·10−6)2 / (18 × 1,8·10−3) = 6,6·10−6 m·s−1, soit 0,024 m·h−1, avec Rep = 9,6·10−5. La surface exigée serait A = 60 / 0,024 = 2 500 m2 — un bassin de 56 mètres de diamètre pour 60 m3·h−1 de jus : le chiffre est absurde, et il est juste.

Reprenons après floculation. Les flocons font 400 µm et, gorgés de jus, ne pèsent plus que 1 052 kg·m−3 : l’écart de masse volumique tombe à 7 kg·m−3, mais la vitesse monte à 1,2 m·h−1, ramenée à 0,74 par un facteur de forme de 0,6. La surface tombe à 81 m2, puis à 9 m2 d’emprise au sol avec des lamelles à 55° et un facteur d’équivalence de 9. De 2 500 m2 à 9 m2 : c’est toute la page en un calcul.

Les matériels

Le décanteur circulaire à racleur est la machine de référence : cuve cylindrique de 8 à 60 mètres, fond conique à 8-10 % de pente, alimentation centrale par une cloche de tranquillisation qui casse la quantité de mouvement du jet entrant, cheminement radial, débordement périphérique sur un déversoir en dents de scie précédé d’un déflecteur à flottants. Le pont racleur tourne à 1 à 3 tours par heure — vitesse périphérique 0,03 à 0,06 m·s−1, assez lente pour ne rien remettre en suspension — et pousse la boue vers la fosse centrale. Hauteur d’eau 3 à 4,5 m, temps de séjour 2 à 4 heures. Robuste et indéfiniment durable, mais son génie civil représente 70 à 85 % de son coût.

Le décanteur rectangulaire longitudinal applique la même physique dans un couloir de 20 à 50 m de long sur 4 à 8 m de large, parcouru horizontalement à 5 à 15 mm·s−1, avec des raclettes sur chaînes sans fin. Le rapport longueur sur largeur doit rester entre 4 et 6 : trop court, le régime d’entrée ne s’établit pas ; trop long, la vitesse horizontale remet le dépôt en suspension. On le préfère quand le terrain est étroit ou quand plusieurs files partagent des voiles mitoyens.

Le décanteur lamellaire est l’application directe de l’équation de surface équivalente : plaques ou tubes hexagonaux en polypropylène, inclinés à 50-60°, espacés de 40 à 100 mm, longueur 1 à 2,5 m. Le liquide monte entre les lamelles, les particules se déposent sur la face inférieure de la lamelle du dessus, glissent et rejoignent le cône de boues. Charge de 8 à 25 m·h−1 rapportée à l’emprise au sol, jusqu’à 40-80 avec un floc lesté au microsable. C’est l’appareil des ateliers contraints en place — à condition d’une eau bien floculée : au-delà de 1 à 2 g/L en entrée, les lamelles s’encrassent.

Le décanteur à lit de boues est la forme la plus performante et la plus délicate. On y maintient volontairement un voile de boues floculées de 1 à 2 m d’épaisseur, traversé de bas en haut par le liquide brut : ce lit agit en filtre à contact et capture les fines qui échapperaient à la simple chute. Deux variantes, le décanteur pulsé, où une cloche à vide met le lit en expansion toutes les 30 à 60 secondes, et le décanteur à recirculation mécanique, où une turbine renvoie une part des boues vers la zone de mélange. Charge 3 à 8 m·h−1, jusqu’à 15 en version lamellaire. Il exige un débit stable : une variation brutale décroche le voile et la turbidité explose en quelques minutes.

Le flottateur à air dissous concurrence directement la décantation quand les particules sont peu denses — graisses, protéines coagulées, fibres, flocons d’hydroxyde légers. On sature sous 4 à 6 bars une fraction recyclée du débit, 6 à 12 %, puis on la détend : des microbulles de 30 à 70 µm s’accrochent aux flocons et les portent en surface, où un racleur les récupère. Charge admissible 5 à 15 m·h−1, 20 à 40 en version rapide, et surtout un voile à 3-8 % de matière sèche contre 1-3 % pour une boue décantée — décisif quand la boue part en déshydratation. En contrepartie il consomme 30 à 80 Wh par mètre cube.

Le séparateur de graisses est un cas de décantation liquide-liquide, régi par la norme EN 1825 : un débourbeur amont retient les solides lourds, un séparateur aval laisse la graisse remonter sous le couvercle. Le dimensionnement se fait sur la vitesse ascensionnelle d’une gouttelette de 150 µm à 920 kg·m−3 dans une eau à 40 °C, soit 0,9 mm·s−1 ou 3,2 m·h−1, pour 3 à 8 minutes de séjour. Deux règles dominent : pas d’eau au-delà de 60 °C, qui émulsionne la graisse au lieu de la laisser coalescer, et pas de détergent alcalin concentré, qui la saponifie et la rend inséparable.

La cuve de débourbage œnologique est l’exemple inverse, sans aucune pièce mobile : un moût de raisin blanc y repose 12 à 24 heures à 8-12 °C avant fermentation, et sa turbidité descend de 800-1 500 NTU à 80-200 NTU. Cette cible n’est pas un minimum absolu — sous 50 NTU le moût fermente mal, les bourbes fines servant de support aux levures. Le froid est essentiel, car un départ en fermentation remettrait tout en suspension, et l’on ajoute couramment des enzymes pectolytiques, 1 à 3 g/hL avec 4 à 12 heures de contact, pour hydrolyser les pectines qui entretiennent la stabilité colloïdale.

MatérielCharge superficielle (m·h−1)Emprise pour 100 m3·h−1Siccité des bouesCe qui le fait choisir
Circulaire à racleur0,8 – 2 (4 floculé)50 – 125 m21 – 3 %Gros débit, terrain disponible, robustesse
Rectangulaire0,8 – 250 – 125 m21 – 3 %Terrain étroit, files multiples mitoyennes
Lamellaire8 – 254 – 12 m21 – 4 %Place limitée, extension sur site existant
Lamellaire à floc lesté40 – 801,5 – 2,5 m20,5 – 2 %Débits variables, eaux difficiles, compacité
Lit de boues pulsé3 – 812 – 33 m22 – 6 %Meilleur surnageant, débit stable exigé
Flottateur à air dissous5 – 15 (40 rapide)7 – 20 m23 – 8 %Particules légères, graisses, boue à déshydrater
Épaississeur gravitaire20 – 60 kg·m−2·j−1Selon flux solide2,5 – 5 %Réduction de volume avant déshydratation

Les paramètres de conduite

Un décanteur se règle sur une dizaine de paramètres seulement, mais chacun a un effet fort et souvent non linéaire.

ParamètrePlage usuelleEffet d’une augmentationComment on le suit
Charge superficielle0,8 – 25 m·h−1Débit traité en hausse, turbidité de sortie en hausse rapide au-delà du seuilDébitmètre d’entrée rapporté à la surface
Dose de coagulant10 – 100 g·m−3Turbidité en baisse puis en hausse au-delà de l’optimum ; pH en baisseJar-test hebdomadaire, potentiel zêta
Dose de floculant polymère0,2 – 2 g·m−3 (eau) ; 2 – 8 kg/t MS (boue)Taille du flocon en hausse ; restabilisation au surdosageObservation visuelle du flocon, turbidimètre en ligne
pH de coagulation6,0 – 7,5 (aluminium) ; 5,0 – 8,5 (fer)Hors plage, l’hydroxyde ne précipite pas et le métal reste solublepH-mètre en ligne à la sortie du mélange rapide
Gradient de floculation20 – 70 s−1Croissance plus rapide, puis casse du flocon au-delà de 100 s−1Vitesse de rotation, couple mesuré
Fréquence et durée du soutirageContinu, ou 5 – 15 min toutes les 1 – 4 hBoue plus fluide et plus diluée si trop fréquent ; risque de compaction si trop rareSiccité en sortie, hauteur du lit de boues
Hauteur du lit de boues0,3 – 1,5 m (décanteur) ; 1 – 2 m (lit de boues)Rétention des fines en hausse ; départ de boue si le lit atteint la surverseSonde ultrasonore ou perche de mesure
Température du liquide5 – 90 °CViscosité en baisse, vitesse de chute en hausse ; risque de courants de convectionSonde en entrée et en fond de cuve

Le jar-test reste l’outil de référence. Six béchers d’un litre, un floculateur à six pales, six doses croissantes ; deux minutes à 150 tr·min−1, quinze minutes à 40, trente minutes de repos, prélèvement à mi-hauteur et mesure de turbidité. L’essai dure une heure, coûte quelques euros et donne la dose optimale, le pH optimal et la courbe de restabilisation. Aucune modélisation ne l’a remplacé, parce que la floculation dépend de la matrice réelle : une eau de lavage de betteraves de septembre et une de novembre ne demandent pas la même dose.

Ce qui se dérègle

Un décanteur ne tombe pas en panne : il dérive, lentement, et la seule alarme est la turbidité de sortie. Les défauts d’atelier les plus fréquents et leur traitement :

SymptômeCause probableCorrection
Surnageant trouble en permanenceDose de coagulant hors optimum, ou pH sorti de la plage de précipitation de l’hydroxydeJar-test, recaler dose et pH ensemble ; contrôler l’alcalinité résiduelle
La turbidité remonte quand on augmente la doseSurdosage de polymère, restabilisation stérique des particulesRéduire la dose de 20 à 30 % et revalider par jar-test
Départ de boue par la surverse, par boufféesLit de boues trop haut, soutirage insuffisantAugmenter la fréquence de soutirage, installer une sonde de hauteur de lit
Temps de séjour réel très inférieur au théoriqueCourt-circuit hydraulique : répartition d’entrée mauvaise, cloche de tranquillisation sous-dimensionnéeTraçage au sel ou à la fluorescéine, ajout de déflecteurs et de cloisons de répartition
Performance qui s’effondre en hiverViscosité presque doublée entre 25 et 5 °C, donc vitesse de chute divisée par deuxRéduire la charge superficielle, augmenter la dose, préchauffer si le procédé le permet

Deux de ces défauts sont invisibles à l’exploitant. Le court-circuit hydraulique se mesure par traçage : on injecte un sel ou un colorant à l’entrée et l’on suit sa concentration à la surverse. L’indice de Morrill, rapport du temps d’apparition de 90 % du traceur à celui de 10 %, doit rester sous 2 ; au-delà de 3, le décanteur ne travaille plus que sur une fraction de son volume. Les courants de densité ont la même conséquence : 1 °C d’écart entre l’alimentation et le contenu de la cuve suffit à créer une différence de masse volumique de 0,2 kg·m−3, du même ordre que celle qui sépare un flocon de son liquide. Le jus entrant plonge alors au fond ou glisse en surface au lieu de se répartir, et le temps de séjour utile s’effondre.

Énergie, coût et environnement

La décantation est de loin la séparation la moins gourmande en énergie. Un pont racleur de 30 mètres est entraîné par un motoréducteur de 0,75 à 2 kW ; rapporté à 500-1 500 m3·h−1, cela fait 1 à 4 Wh par mètre cube traité, et l’on reste sous 20 Wh·m−3 en ajoutant l’agitation du mélange rapide, des floculateurs et la reprise des boues. La comparaison est écrasante : une centrifugation demande 1 à 4 kWh par mètre cube, cent à trois cents fois plus, et une filtration membranaire 1 à 5 kWh·m−3. Un flottateur à air dissous, avec sa pompe de pressurisation, consomme 30 à 80 Wh·m−3.

Le coût d’exploitation se déplace donc entièrement sur les réactifs et sur les boues. Aux prix courants — sulfate d’aluminium 250 à 400 € la tonne, chlorure ferrique 200 à 350 €, polymère 4 à 8 € le kilogramme —, une clarification dosée à 50 g·m−3 de coagulant et 1 g·m−3 de polymère revient à 0,02 à 0,04 € par mètre cube : le réactif coûte dix à trente fois l’électricité. L’investissement, lui, est presque tout en génie civil, 300 à 800 € par mètre cube de cuve, ce qui explique qu’un décanteur lamellaire dix fois plus compact s’amortisse vite. S’y ajoute l’emprise au sol, 300 à 2 800 m2 pour un ouvrage circulaire, indisponible dans une usine ancienne.

Le bilan environnemental se joue sur trois points. Le recyclage de l’eau : une sucrerie décante ses eaux de transport et de lavage pour les remettre en circuit, ce qui divise par cinq à dix son prélèvement. Le devenir des boues : passer de 2 % à 25 % de siccité divise par douze la masse à transporter. La nature des réactifs : un coagulant minéral laisse un résiduel métallique et alourdit la boue de 30 à 60 % de matière sèche, là où un polymère bien choisi n’en ajoute que quelques pour cent. En industrie alimentaire, le règlement (CE) n° 1935/2004 et le règlement (UE) n° 1333/2008 restreignent la palette à la chaux, aux enzymes, à la bentonite, aux gélatines et à quelques floculants de qualité alimentaire.

L’opération dans la fabrication des sucrants

La décantation intervient dans presque toutes les filières sucrantes, et dans l’une d’elles elle constitue le cœur historique du procédé.

Le débourbage des jus de fruits et de yacon avant concentration. Le tubercule de yacon titre 10 à 14 °Brix et donne, après broyage et pressage, un jus chargé de fibres fines, de fragments cellulaires et de polyphénols. Ce jus brunit en quelques minutes sous l’action des polyphénoloxydases et porte une charge colloïdale qui, si elle n’est pas retirée, encrasse l’évaporateur et fonce le sirop final. Le débourbage se conduit à froid, 4 à 10 °C pendant 4 à 12 heures en cuve conique, souvent après un traitement enzymatique pectolytique qui déstabilise les colloïdes. On y descend la turbidité d’un facteur cinq à dix avant la filtration puis la concentration jusqu’aux 70 à 75 °Brix du sirop de yacon. Un jus mal débourbé se paie deux fois : en encrassement de l’évaporateur, et en couleur du produit fini que plus aucune opération aval ne rattrapera.

La clarification chaux-carbonatation du jus de betterave. C’est le cas d’école de la décantation industrielle, et il mérite d’être détaillé parce qu’aucun autre procédé alimentaire ne pousse aussi loin l’idée de fabriquer soi-même son décantat. Le jus sortant de diffusion est trouble, acide et chargé de non-sucres — pectines, protéines, acides organiques, colorants — pour une pureté de l’ordre de 86 à 88 %. On lui ajoute de la chaux, d’abord progressivement en préchaulage, où le pH monte de 6 à 11 en une dizaine de minutes et où les protéines et les pectines floculent, puis massivement en chaulage à pH 12,2-12,5 vers 85-88 °C, avec 0,8 à 1,2 % de CaO rapporté à la betterave, soit 15 à 25 kg de chaux vive par tonne. On injecte ensuite le gaz du four à chaux, qui titre 25 à 35 % de CO2 : la chaux dissoute précipite en carbonate de calcium, 15 à 25 grammes par litre de jus, et ce précipité naissant adsorbe et occlut les non-sucres au fur et à mesure de sa croissance. La première carbonatation s’arrête à pH 10,8-11,2, valeur qui n’est pas choisie pour la chimie mais pour la décantabilité : c’est là que le carbonate cristallise en agrégats de 20 à 60 µm qui tombent vite et filtrent bien.

Les boues sont ensuite séparées dans de grands décanteurs circulaires à racleur, souvent à plateaux étagés, d’où elles sortent à 15-25 % de matière sèche avant reprise en filtres à tambour ou filtres-presses jusqu’à 60-70 % de siccité : ce sont les écumes de sucrerie, valorisées en amendement calcaire. Une seconde carbonatation à pH 9,2-9,5 vers 90-95 °C abaisse la chaux résiduelle vers 0,015-0,020 g de CaO pour 100 mL, sans quoi le calcium entartrerait les évaporateurs. Le bilan est net : pureté de 86-88 % à 91-93 %, coloration en baisse de 40 à 60 %, et un jus clair prêt pour la concentration puis la cristallisation. Aucun coagulant de synthèse n’y est employé : le réactif est fabriqué sur place à partir de calcaire et d’un four, et le carbonate formé est à la fois coagulant, adsorbant et décantat.

La décantation des insolubles après hydrolyse du bois. Dans la voie qui mène au xylitol, l’hydrolyse acide des hémicelluloses de bois de bouleau ou de rafle de maïs laisse un hydrolysat chargé de deux populations : les fines de matière lignocellulosique non attaquées, 5 à 20 g/L, et les particules de lignine solubilisée qui reprécipitent au refroidissement. La neutralisation à la chaux qui suit en ajoute une troisième, et la plus abondante : le sulfate de calcium, formé à raison de 20 à 60 g/L quand l’acide employé est l’acide sulfurique. Le gypse a l’excellente propriété de cristalliser à 2 320 kg·m−3 en aiguilles de 20 à 100 µm, ce qui en fait un solide facile à décanter — une heure ou deux dans une cuve conique suffit à en retirer l’essentiel avant la filtration de finition. Ce décantat n’est pas un déchet neutre : il entraîne avec lui une part des composés phénoliques inhibiteurs, ce qui allège le travail des étapes de détoxification et de décoloration qui précèdent l’hydrogénation ou la fermentation.

Pour les autres sucrants, la place de l’opération se résume vite. Le jus de canne suit une clarification très proche de celle de la betterave, mais sans carbonatation : la chaux seule, à pH 7,0-7,5 vers 100-105 °C, avec un floculant polyacrylamide de qualité alimentaire à 2-4 g·m−3. L’extrait aqueux de feuilles de stévia est clarifié à la chaux ou aux sels de fer avant adsorption sur résine. La sève de fleur de cocotier et le jus d’agave ne subissent qu’une décantation grossière des débris avant cuisson. En revanche la récolte d’un moût de fermentation d’érythritol ne se fait pas par décantation : les levures y font 4 à 8 µm pour 60 à 100 kg·m−3 d’écart de masse volumique à peine, et la charge superficielle admissible conduirait à des surfaces inacceptables. C’est exactement la frontière où l’opération cède la place à la centrifugation.

Quand la décantation ne suffit plus. Quatre signes annoncent qu’il faut changer d’opération : une différence de masse volumique sous 30 kg·m−3, comme entre une levure et son bouillon ; un diamètre sous 5 µm que la floculation ne fait pas grossir ; une viscosité supérieure à 20 mPa·s ; enfin l’exigence d’un circuit fermé — asepsie, exclusion de l’oxygène —, qu’un bassin ouvert ne satisfait pas. Dans ces quatre cas, la centrifugation ou la filtration sont la seule option praticable.

Pour aller plus loin

  • Centrifugation — la même loi, avec une accélération de plusieurs milliers de g : le recours obligé dès que la décantation devient trop lente.
  • Filtration — l’opération de finition qui suit presque toujours une décantation, et qui sépare sur la taille au lieu de la densité.
  • Neutralisation — le pH commande la coagulation, et les sels formés lors de la neutralisation sont précisément ce que l’on décante ensuite.
  • Pressage — l’opération qui produit le jus trouble à débourber, et dont la conduite détermine la charge en fines.
  • Concentration — l’étape aval que protège la décantation : un jus mal clarifié encrasse un évaporateur en quelques jours.
  • Fabrication du xylitol — le procédé complet dans lequel s’insèrent le débourbage de l’hydrolysat et la séparation du gypse.

Sources

  • Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod, 2e éd., 2007.
  • McCabe, W. L., Smith, J. C., Harriott, P., Unit Operations of Chemical Engineering, 7e éd., McGraw-Hill, 2005.
  • Perry, R. H., Green, D. W., Perry’s Chemical Engineers’ Handbook, 9e éd., McGraw-Hill, 2018.
  • Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, 4e éd., Woodhead Publishing, 2017.
  • Hernández-Pérez et al., « Xylitol: Bioproduction and Applications — A Review », Frontiers in Sustainability, 2022.
  • Règlement (CE) n° 1935/2004 concernant les matériaux et objets destinés à entrer en contact avec des denrées alimentaires ; norme EN 1825 relative aux séparateurs à graisses.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.