Fabrication de l’érythritol : le seul polyol qui sorte d’une fermentation, pas d’un réacteur

L’érythritol ne se récolte pas, et il ne sort pas non plus d’un réacteur. On le trouve bien dans la poire, le raisin, le melon, le vin, la sauce soja et certains fromages, mais à l’état de traces : aucune de ces matières n’en contient assez pour qu’on l’en extraie. L’érythritol du commerce est fabriqué, et il l’est d’une façon qu’aucun autre polyol alimentaire ne partage — par des levures, dans un fermenteur, pendant dix à douze jours.

La matière de départ n’a rien d’exotique : de l’amidon de maïs ou de blé, coupé en glucose par des enzymes, exactement comme dans une amidonnerie ordinaire. Ce qui suit l’est beaucoup moins. Le sirop de glucose est porté à une concentration que presque aucun micro-organisme ne supporte, puis confié à une levure qui, pour survivre à cette pression, fabrique et rejette de l’érythritol. Le procédé industriel exploite une réaction de défense.

Cette page suit la chaîne du grain au cristal, avec ses rendements réels, et explique pourquoi l’érythritol occupe une place à part parmi les polyols — sur l’étiquette comme dans l’intestin.

Non, il n’est pas extrait des fruits. La mention « présent naturellement dans les fruits » est exacte et sans rapport avec la fabrication. Les teneurs naturelles se comptent en milligrammes par kilo de fruit frais : il faudrait des tonnes de poires pour un sachet. La matière première réelle, c’est l’amidon, et le produit fini est identique quelle que soit sa provenance.

Et non, il n’est pas hydrogéné. C’est l’idée reçue la plus tenace, parce qu’elle est vraie pour tous les autres. Sorbitol, mannitol, maltitol, lactitol, isomalt, xylitol : tous naissent d’une hydrogénation catalytique — un sucre, un catalyseur métallique, de l’hydrogène sous pression, et la fonction carbonyle devient un alcool. L’érythritol, seul, sort d’une fermentation. Aucun catalyseur au nickel, aucun hydrogène, aucun réacteur sous pression.

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Le procédé, en huit étapes

Les titres du schéma mènent chacun au cours de l’opération correspondante.

1. RÉCEPTION DE L’AMIDON
Amidon de maïs ou de blé, issu d’une amidonnerie.
Nettoyage, retrait des corps étrangers et des métaux
2. HYDROLYSE ENZYMATIQUE
Liquéfaction à l’α-amylase, puis saccharification à la glucoamylase.
L’amidon devient un sirop de glucose à haute teneur
↳ Écartés ici : le germe, le son, les protéines du grain — valorisés en amidonnerie
3. PRÉPARATION ET STÉRILISATION DU MILIEU
Le sirop est ajusté à 300 à 400 g/L de glucose, additionné d’une source d’azote et de sels minéraux.
Milieu et fermenteur sont stérilisés à la vapeur
4. FERMENTATION
Levure osmophile — Moniliella pollinis le plus souvent —, aération et agitation continues, 10 à 12 jours.
C’est ici, et seulement ici, que le sucre devient un polyol
5. SÉPARATION DE LA BIOMASSE
Essorage centrifuge, puis filtration de clarification du moût
↳ Écartés ici : les cellules de levure, et les débris cellulaires en suspension
6. DÉCOLORATION ET DÉMINÉRALISATION
Charbon actif, puis résines échangeuses d’ions cationiques et anioniques
↳ Écartés ici : pigments, acides organiques, sels du milieu, glucose résiduel et polyols secondaires — glycérol, ribitol, mannitol
7. CONCENTRATION ET CRISTALLISATION
La solution épurée est concentrée puis refroidie.
Les cristaux sont séparés de leurs eaux mères par essorage centrifuge
8. SÉCHAGE, BROYAGE, TAMISAGE, CONDITIONNEMENT
Le calibre se choisit ici : cristaux, poudre fine, ou glace impalpable

Sept étapes sur huit sont celles d’une sucrerie ordinaire. L’hydrolyse est celle du sirop de glucose, la décoloration celle du sucre roux, la cristallisation celle du sel, le séchage celui du lait en poudre. Ce sont des opérations unitaires : des briques élémentaires que toute l’industrie alimentaire assemble différemment. Seule la quatrième est propre à l’érythritol. Chacune a son cours sur ce site — voir Les opérations unitaires du génie alimentaire.

Ce que coûte le procédé

Entre 26 et 61 grammes d’érythritol pour 100 grammes de glucose consommé. La fourchette est large parce qu’elle couvre toutes les souches étudiées et toutes les conditions de conduite. Les procédés industriels reposant sur Moniliella pollinis se tiennent dans le haut du peloton mais sans excès : de l’ordre de 38 à 40 % en masse. Autrement dit, sur trois tonnes de glucose entrées dans le fermenteur, un peu plus d’une tonne ressort en érythritol.

Où passe le reste ? Une part est brûlée par la levure pour vivre : respirer, se diviser, entretenir sa membrane. Une autre part devient de la biomasse, écartée à l’étape 5. Une troisième part devient d’autres polyols — glycérol, ribitol, mannitol —, que la levure produit pour les mêmes raisons qu’elle produit l’érythritol et qu’il faut ensuite séparer. Et la cristallisation, comme toujours, laisse du produit dissous dans ses eaux mères.

Mais le rendement n’est pas le premier poste de coût : le temps l’est. Une cuve de fermentation industrielle est mobilisée dix à douze jours pour un seul lot, auxquels s’ajoutent la stérilisation, le remplissage, la vidange et le nettoyage. Sur une année, cela fait moins de trente cycles par fermenteur. À titre de comparaison, l’hydrogénation catalytique qui produit les autres polyols se compte en heures, et tourne en continu. C’est une différence d’un facteur cinquante sur le temps d’immobilisation du matériel.

S’y ajoute la stérilisation, qui n’est pas une précaution mais une nécessité économique : douze jours de culture aérée offrent à n’importe quel contaminant un délai confortable pour s’installer, et un lot perdu, c’est douze jours de fermenteur perdus avec lui. Un procédé chimique de quatre heures ne prend pas ce risque-là.

Ces deux contraintes — un rendement massique inférieur à la moitié, et un matériel immobilisé pendant des jours — expliquent l’essentiel du prix payé en rayon. Ce n’est pas une marge, c’est un procédé.

Pourquoi la levure fabrique de l’érythritol

Une levure ne produit pas d’érythritol par bonté. Elle le fait parce qu’elle est en train d’étouffer.

Un milieu à 300 ou 400 grammes de glucose par litre exerce une pression osmotique considérable : l’eau de la cellule est aspirée vers l’extérieur, et la cellule se déshydrate. Pour y résister, elle doit augmenter la concentration de son propre cytoplasme, avec une molécule qui ne dérange rien — ni les enzymes, ni les membranes, ni le pH. Ces molécules-là s’appellent des osmolytes compatibles, et les polyols en sont d’excellents. L’érythritol en est un.

La cellule le fabrique à partir du glucose par la voie des pentoses phosphates : l’érythrose-4-phosphate est déphosphorylé en érythrose, puis réduit en érythritol par une érythrose réductase, avec du NADPH comme cofacteur. Une fois produit, l’érythritol n’est pratiquement pas reconsommé, et une partie est excrétée dans le milieu — où le procédé va la chercher.

Le paradoxe du sucre à 400 g/L. Sur n’importe quelle autre ligne de fabrication, une telle concentration serait une aberration : elle rend le milieu visqueux, difficile à aérer, coûteux à stériliser, et elle tue la plupart des micro-organismes. Ici, c’est le réglage qui commande tout. Baisser la concentration de glucose fait chuter la production d’érythritol, parce que c’est le stress osmotique lui-même qui la déclenche. Le procédé ne cherche pas à mettre la levure à l’aise : il la met sous contrainte, et récolte sa réponse.

Toutes les levures n’en sont pas capables. Il faut des espèces dites osmophiles, qui prospèrent là où l’eau est rare. Trois genres reviennent dans la littérature industrielle : MoniliellaM. pollinis en tête, la souche de référence —, Trichosporonoides et Aureobasidium. Un quatrième, Yarrowia lipolytica, concentre depuis une quinzaine d’années l’essentiel des travaux de recherche, parce qu’il se manipule bien génétiquement et qu’il tolère des substrats bon marché, glycérol brut compris. Il reste, à ce jour, un candidat de laboratoire et de pilote plus qu’un outil de production courante.

Le seul polyol qui ne soit pas hydrogéné

Ce que les polyols alimentaires ont en commun, c’est une chimie unique : un sucre, un catalyseur métallique, de l’hydrogène sous pression, et la fonction carbonyle devient un alcool. Le sorbitol vient du glucose, le mannitol du fructose, le maltitol du maltose, le lactitol du lactose, le xylitol du xylose. Ce qui change de l’un à l’autre, c’est la matière première et la purification — presque jamais la réaction. On peut suivre la chaîne complète du plus connu d’entre eux sur la page Fabrication du xylitol.

L’érythritol est l’exception. Une voie chimique a bien été décrite — hydrogénation d’un amidon dialdéhyde, à haute température, sur catalyseur au nickel — mais elle n’a jamais tenu face à la fermentation : rendements médiocres, conditions dures, sous-produits difficiles à écarter. Elle n’est plus exploitée pour l’alimentaire. Toute la production mondiale d’érythritol de qualité alimentaire est aujourd’hui fermentaire.

La raison en est structurelle. Pour tous les autres polyols, il existe un sucre disponible et bon marché qui a exactement le bon nombre de carbones : il suffit de le réduire. Pour l’érythritol, il faudrait un sucre à quatre carbones — l’érythrose —, et l’érythrose n’existe pas à l’état de matière première industrielle. Il faudrait le fabriquer, ce qui coûte plus cher que tout le reste. La levure, elle, sait le produire au milieu de son métabolisme, sans qu’on ait à l’acheter.

Ce détail de comptabilité industrielle a une conséquence directe sur l’étiquette : c’est le seul polyol pour lequel la mention « obtenu par fermentation » est exacte, et c’est aussi le seul édulcorant que le règlement d’exécution (UE) 2021/1165 admette en transformation biologique — à condition qu’il soit lui-même issu de la production biologique et obtenu sans recours à la technologie d’échange d’ions. Cette dernière réserve n’est pas anodine : elle écarte l’étape 6 du schéma ci-dessus, et impose donc une ligne de purification différente pour la qualité bio.

Ce que le procédé change pour qui l’achète

Quatre carbones, et tout en découle. L’érythritol est le plus petit des polyols alimentaires, C4H10O4, additif E968 au titre du règlement (UE) n° 1333/2008, avec ses critères de pureté fixés par le règlement (UE) n° 231/2012. Cette petite taille explique son comportement dans l’organisme : la molécule est absorbée à hauteur d’environ 90 % dans l’intestin grêle, n’est pas métabolisée, et est excrétée intacte dans les urines.

De là vient sa singularité réglementaire. L’annexe XIV du règlement (UE) n° 1169/2011 attribue 2,4 kcal/g à l’ensemble des polyols — et 0 kcal/g au seul érythritol. Ce zéro n’est pas une facilité d’étiquetage : il constate que l’organisme ne tire pratiquement rien d’une molécule qui entre et ressort sans être transformée.

De là vient aussi sa tolérance digestive, nettement supérieure à celle des autres polyols. Ceux-ci sont mal absorbés dans l’intestin grêle : ils appellent l’eau, puis sont fermentés par la flore du côlon, ce qui produit gaz et effet laxatif. L’érythritol, absorbé en amont, parvient très peu au côlon. Cela ne le rend pas illimité pour autant : la fraction non absorbée suffit, au-delà d’une certaine dose, à provoquer des troubles, et la mention obligatoire « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs » s’applique à lui comme aux autres dès que le produit dépasse 10 % de polyols. L’EFSA a par ailleurs fixé en 2023 une dose journalière admissible de 0,5 g par kilo de poids corporel et par jour. Le sujet est traité en détail dans la page Tolérance aux polyols.

Ce que la fermentation ne change pas : le pouvoir sucrant. Il se situe autour de 70 % de celui du saccharose, contre 100 % pour le xylitol. Remplacer 100 g de sucre demande donc de l’ordre de 130 à 140 g d’érythritol, avec les problèmes de volume et de texture que cela pose dans une pâte. C’est la raison pour laquelle tant de produits industriels associent l’érythritol à un édulcorant intense ou à un autre polyol.

Et comme tous les polyols, il ne caramélise pas. Aucun groupement carbonyle libre : ni caramélisation, ni réaction de Maillard, ni levée d’une pâte, puisque la levure de boulanger ne s’en nourrit pas. Le voir sortir d’une fermentation n’y change rien — le procédé décide de son coût et de son origine, pas de sa chimie. Voir Les polyols et la page Érythritol pour l’usage en cuisine.

Reste le mot « naturel », qu’on lit souvent sur ces emballages. Il désigne ici une voie biologique plutôt qu’un réacteur — ce qui est exact, et davantage que pour les autres polyols. Il ne désigne pas l’absence de transformation : entre le grain de maïs et le cristal, il y a une hydrolyse enzymatique, douze jours de culture en cuve stérile, une centrifugation, un charbon actif, des résines et une cristallisation.

Sources

  • « Overview of erythritol production by yeast strains », FEMS Microbiology Letters, 369(1), 2022 — souches osmophiles, rôle d’osmolyte, rendements de 26 à 61 % g/g, durées de fermentation industrielles.
  • Ullmann’s Encyclopedia of Industrial Chemistry, article « Sugar Alcohols » — voies de production des polyols, hydrogénation catalytique et voies fermentaires.
  • O’Brien Nabors, L. (dir.), Alternative Sweeteners, 4e éd., CRC Press, 2011 — chapitre érythritol : procédé, purification, propriétés fonctionnelles.
  • Règlement (UE) n° 1333/2008 sur les additifs alimentaires — érythritol, E968 ; et règlement (UE) n° 231/2012, critères de pureté.
  • Règlement (UE) n° 1169/2011, annexe XIV — coefficients de conversion : 2,4 kcal/g pour les polyols, 0 kcal/g pour l’érythritol ; annexe III pour la mention relative aux effets laxatifs.
  • EFSA Panel on Food Additives and Flavourings, « Re-evaluation of erythritol (E 968) as a food additive », EFSA Journal, 2023;21(12):e8430 — dose journalière admissible de 0,5 g/kg de poids corporel par jour.

Les conditions opératoires citées sont celles de la littérature scientifique publiée ; chaque industriel a les siennes, et elles relèvent du secret de fabrication.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.