Fabrication de l’isomalt : le seul polyol fabriqué à partir du sucre de betterave

L’isomalt est le seul polyol du commerce qui commence dans un champ de betteraves. Tous les autres partent de l’amidon — maïs, blé, pomme de terre — ou du bois. Lui part du saccharose, c’est-à-dire du sucre déjà extrait, épuré et cristallisé, tel qu’il sort d’une sucrerie. Sa matière première n’est pas un sous-produit ni une matière brute : c’est un produit fini que l’on va défaire et refaire.

Il faut deux transformations pour cela, et c’est ce qui rend sa chaîne singulière. Le saccharose ne se laisse pas hydrogéner : ses deux fonctions réductrices sont engagées dans la liaison qui unit son glucose à son fructose, et un réacteur d’hydrogénation n’aurait rien à y réduire. On commence donc par déplacer cette liaison. Une enzyme, la saccharose-isomérase, fait glisser le pont glycosidique de la position α-1,2 vers la position α-1,6 : le saccharose devient de l’isomaltulose, ou palatinose, un sucre de même formule brute mais désormais réducteur. Alors seulement l’hydrogénation a prise.

Ce qui sort du réacteur n’est pas un corps pur. C’est un mélange presque équimolaire de deux disaccharides hydrogénés — le GPS et le GPM — et ce mélange n’est pas un défaut de fabrication : c’est lui qui donne à l’isomalt sa propriété la plus employée, une hygroscopicité si faible qu’on peut le couler, le tirer et le souffler comme du sucre sans qu’il reprenne l’eau de l’air. C’est le sucrant du sucre d’art, des sucettes et des bonbons durs sans sucres.

« Issu du sucre de betterave » ne veut pas dire « à peine modifié ». On lit souvent que l’isomalt est du sucre légèrement transformé. La matière première est bien du saccharose, mais l’objet final n’a plus ni sa liaison, ni son caractère non réducteur, ni sa fonction carbonyle. Il ne caramélise pas, ne brunit pas, ne nourrit pas la levure et ne se digère presque pas. Entre les deux, il y a un réacteur enzymatique et un réacteur d’hydrogénation sous pression.

L’isomalt n’est pas une molécule, c’est un mélange défini. Deux disaccharides hydrogénés le composent en parts à peu près égales : le GPS, 1-O-α-D-glucopyranosyl-D-sorbitol, et le GPM, 1-O-α-D-glucopyranosyl-D-mannitol. Le règlement européen sur les critères de pureté écrit l’additif E953 comme tel — un mélange, et non un composé unique. Aucun autre polyol autorisé n’est défini de cette façon.

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Le procédé, en huit étapes

Les titres du schéma mènent chacun au cours de l’opération correspondante.

1. RÉCEPTION DU SACCHAROSE
Sucre cristallisé de betterave ou de canne.
Il a déjà derrière lui toute la sucrerie : diffusion des cossettes, épuration, évaporation, cristallisation
2. DISSOLUTION ET DÉMINÉRALISATION
Sirop clair, filtré, passé sur résines puis sur charbon actif.
L’enzyme immobilisée de l’étape suivante ne supporte ni les particules ni les ions qui l’empoisonnent
↳ Écartés ici : matières en suspension, sels minéraux, produits colorés du sirop
3. TRANSGLUCOSIDATION ENZYMATIQUE
Saccharose-isomérase immobilisée — souvent celle de Protaminobacter rubrum — en réacteur à lit fixe, en continu, autour de 20 à 30 °C et à pH voisin de 6.
La liaison α-1,2 devient α-1,6 : le saccharose devient de l’isomaltulose, et aucun autre polyol ne connaît cette étape
↳ Écartés ici : le tréhalulose, isomère à liaison α-1,1 que la même enzyme forme au passage, et le glucose et le fructose libérés par les coupures franches — de l’ordre de 10 à 20 % du flux
4. CRISTALLISATION DE L’ISOMALTULOSE
Le sirop est concentré puis refroidi ; l’isomaltulose cristallise en monohydrate et ses cristaux sont séparés par essorage centrifuge
↳ Écartés ici : les eaux mères, chargées de tréhalulose et de sucres simples — recyclées ou valorisées ailleurs
5. HYDROGÉNATION CATALYTIQUE
Catalyseur au nickel, 100 à 125 °C, hydrogène sous forte pression, milieu légèrement alcalin.
La fonction réductrice du fructose devient un alcool — et selon la face par laquelle l’hydrogène se présente, un sorbitol ou un mannitol
6. RETRAIT DU CATALYSEUR ET ÉPURATION
Filtration du nickel, résines échangeuses d’ions, adsorption sur charbon actif
↳ Écartés ici : traces métalliques, sels formés à la neutralisation, dernières colorations
7. CONCENTRATION ET CRISTALLISATION DU MÉLANGE
Les deux isomères cristallisent ensemble.
Le GPM emporte deux molécules d’eau dans son réseau, le GPS n’en emporte pas : d’où les quelque 5 % d’eau de cristallisation du produit fini
8. SÉCHAGE, TAMISAGE, CONDITIONNEMENT
Le calibre se choisit ici : poudre impalpable, cristaux, ou grains agglomérés destinés à la dragéification

Isomérisation ou transglucosidation ? Les deux mots désignent des réactions cousines et le résultat porte le même nom de famille : dans un cas comme dans l’autre, la molécule de départ et celle d’arrivée ont la même formule brute. La différence est dans le geste de l’enzyme. L’isomérisation enzymatique classique — celle qui fait le sirop de fructose — travaille à l’intérieur d’une seule unité de sucre : la glucose-isomérase déplace une fonction carbonyle le long du squelette carboné, et un aldose devient un cétose. La transglucosidation, elle, ne touche pas au squelette : elle coupe la liaison entre les deux unités et la reforme ailleurs, sur un autre hydroxyle du fructose. Le glucose est transféré, pas réarrangé.

Et c’est ce transfert qui rend l’hydrogénation possible. Dans le saccharose, la liaison α-1,2 mobilise à la fois la fonction réductrice du glucose et celle du fructose : plus rien ne dépasse, le sucre est dit non réducteur. En passant en α-1,6, la liaison libère la fonction du fructose. L’isomaltulose est réducteur, l’hydrogénation a désormais une prise — et c’est exactement pour cela que l’industrie fait deux étapes là où les autres polyols n’en font qu’une.

Ce que coûte le procédé

De l’ordre de sept à huit dixièmes du saccharose engagé finissent en isomalt. Les pertes sont concentrées dans la première moitié de la chaîne. La transglucosidation convertit couramment 75 à 85 % du saccharose en isomaltulose, le reste partant en tréhalulose et en sucres simples ; la cristallisation de l’isomaltulose laisse encore du produit dans ses eaux mères. L’hydrogénation, à l’inverse, est presque quantitative : c’est la règle chez tous les polyols, la chimie du réacteur est la partie facile.

Le coût, lui, ne vient pas du rendement mais de deux choses. D’abord la matière première : l’isomalt part d’un sucre raffiné, donc d’un produit qui a déjà payé la diffusion, l’épuration, l’évaporation à multiples effets et une cristallisation. Les autres polyols partent d’un amidon en vrac ou de copeaux de bois, matières nettement moins chères à la tonne. Ensuite les deux réacteurs : un lit fixe d’enzyme immobilisée, qu’il faut alimenter en sirop d’une propreté quasi analytique et dont la charge se remplace périodiquement, puis un hydrogénateur sous pression avec sa boucle d’hydrogène et son catalyseur.

Il en résulte un prix de gros supérieur de plusieurs fois à celui du sucre, dans la même zone que le maltitol, nettement au-dessous du xylitol et de l’érythritol. Avec une particularité que le procédé impose : le prix de l’isomalt suit le cours mondial du sucre, quand celui du sorbitol et du maltitol suit le prix du maïs et du blé. Deux marchés agricoles différents, deux cycles différents.

Un mélange, pas une molécule : GPS, GPM, et le sucre d’art

La raison du mélange tient en une phrase de chimie. Dans l’isomaltulose, la fonction réductrice qui va être hydrogénée appartient au fructose, et elle est portée par un carbone situé au milieu de la chaîne. En devenant un alcool, ce carbone devient asymétrique : l’hydrogène peut se fixer d’un côté ou de l’autre du plan, et les deux configurations sont à peu près également probables. D’un côté on obtient un enchaînement glucose-sorbitol, le GPS ; de l’autre un enchaînement glucose-mannitol, le GPM. Le catalyseur ne choisit pas, et le mélange sort à peu près à parts égales.

Chez les autres polyols, ce carbone est en bout de chaîne : le glucose donne du sorbitol et rien d’autre, le xylose donne du xylitol et rien d’autre. Le fructose, lui, donne toujours deux produits — c’est aussi ce qui se passe quand on hydrogène un sirop riche en fructose, où il sort du sorbitol et du mannitol. La différence est qu’ici, on ne cherche pas à les séparer : le mélange est le produit.

Pourquoi il ne prend pas l’eau de l’air. Un cristal capte l’humidité ambiante lorsque la solution saturée qu’il formerait aurait une activité d’eau inférieure à celle de l’air : l’eau va toujours vers le plus concentré. Or l’isomalt est très peu soluble — de l’ordre de 25 g pour 100 g d’eau à 20 °C, quand le saccharose approche 200 g et le maltitol 175 g. Sa solution saturée reste donc diluée, son activité d’eau reste élevée, et il faut une atmosphère très humide, au-delà de 85 % d’humidité relative environ, pour qu’il commence à absorber quoi que ce soit. Sa faible solubilité et sa faible hygroscopicité ne sont pas deux propriétés : c’est la même, vue de deux côtés.

De là vient tout l’usage confiseur. Un bonbon dur au saccharose est un verre instable : il reprend l’humidité, colle au papier, puis recristallise et devient trouble. Un bonbon dur à l’isomalt ne fait ni l’un ni l’autre. Il ne reprend pas l’eau, pour la raison ci-dessus ; et il ne recristallise guère, parce que deux isomères de formes différentes s’encombrent mutuellement et peinent à s’ordonner en réseau. Le mélange est un mauvais candidat à la cristallisation, donc un excellent verre.

Il fond autour de 145 à 150 °C, sensiblement plus bas que chacun de ses deux composants pris séparément, qui dépassent 160 °C — encore un effet du mélange, bien connu de qui abaisse un point de fusion en mêlant deux corps voisins. En fondant, il rend d’abord son eau de cristallisation, ce qui explique le bouillonnement des premières minutes. Ensuite il coule limpide et reste limpide : n’ayant plus de fonction réductrice, il ne caramélise pas et ne brunit pas, là où le sucre commence à jaunir avant même d’être coulé. C’est ce qui a fait de l’isomalt la matière du sucre coulé, tiré et soufflé, et des pièces d’exposition dont on veut qu’elles tiennent des semaines.

Deux propriétés secondaires complètent le tableau. Sa chaleur de dissolution est faiblement négative : contrairement au xylitol ou à l’érythritol, il ne donne pas d’effet de froid en bouche, ce qui le rend neutre dans une recette où l’on ne veut pas de sensation mentholée. Et sa masse volumique est proche de celle du sucre — de l’ordre de 1,5 g/cm³ pour le cristal, contre 1,59 pour le saccharose — si bien qu’un remplacement raisonné en volume ne bouleverse pas la structure d’une préparation. Les industriels savent enfin déplacer légèrement le rapport GPS/GPM en jouant sur les conditions d’hydrogénation, ce qui donne des qualités un peu plus solubles ou un peu plus stables selon l’emploi visé.

Le geste, en cuisine. L’isomalt se fond à sec, à feu doux, dans une casserole à fond épais, sans remuer avant qu’il soit liquide — l’eau de cristallisation suffit à amorcer la fonte. Et il ne se dissout pas comme du sucre dans une préparation froide : à 25 g pour 100 g d’eau, une crème ou une boisson refuse vite d’en prendre davantage et le surplus reste en grains au fond du bol. Pour sucrer à froid, un autre polyol convient mieux.

Le seul polyol qui commence dans un champ de betteraves

Cette dépendance à la filière sucrière a des conséquences concrètes. Le sorbitol, le maltitol et le xylitol de maïs viennent de l’amidonnerie, où la matière première est un grain stocké et négociable toute l’année ; l’isomalt vient d’une sucrerie, industrie saisonnière, adossée à une betterave qui se transforme dans les semaines qui suivent l’arrachage, ou à une canne tropicale. Sa disponibilité et son prix héritent de cette saisonnalité et de la politique sucrière de la zone de production.

Son empreinte environnementale en hérite aussi. Elle se compose de trois blocs. Le premier est agricole : culture de la betterave ou de la canne, avec ses engrais azotés, qui pèsent lourd dans tout bilan carbone d’un produit sucré. Le deuxième est celui de la sucrerie elle-même, très consommatrice de chaleur — l’évaporation de l’eau des jus est l’un des gros postes énergétiques de l’industrie alimentaire, et l’isomalt la paie intégralement puisqu’il achète du sucre déjà fait. Le troisième est celui de la transformation chimique : hydrogène, majoritairement produit par vaporeformage de gaz naturel, chaleur du réacteur, secondes évaporation et cristallisation. La méthode de calcul et les ordres de grandeur de ce genre de bilan sont détaillés ailleurs sur le site, à propos du Green-Score du xylitol.

Partir d’un sucre raffiné revient donc à additionner deux chaînes industrielles complètes au lieu d’une — le prix d’un polyol que la voie amidonnière ne sait pas fabriquer.

Ce que le procédé change pour qui l’achète

Le pouvoir sucrant. De 0,45 à 0,6 fois celui du saccharose selon la concentration et la matrice, souvent retenu à environ la moitié. C’est le plus faible des polyols courants avec le lactitol, et cela ne se rattrape pas : remplacer le sucre poids pour poids donne une préparation nettement moins sucrée. L’industrie l’associe presque toujours à un édulcorant intense, qui apporte le goût sucré pendant que l’isomalt apporte le corps, le volume et la texture. En cuisine domestique, c’est la même logique — une pointe de stévia ou un autre polyol plus sucrant en complément.

La cuisson. Comme tous les polyols, l’isomalt ne caramélise pas et ne donne pas de réaction de Maillard : la fonction aldéhyde ou cétone qui réagirait a été supprimée dans le réacteur. Il ne nourrit pas la levure de boulanger. Une pâte reste pâle, une brioche ne lève pas. Ce sont des conséquences de la molécule, pas des défauts de recette — le raisonnement complet est fait à propos du caramel au xylitol et de la cuisson au xylitol. En dragéification, en revanche, sa faible hygroscopicité en fait un support d’enrobage recherché : les couches successives sèchent et durcissent sans que la dragée colle.

La tolérance digestive. L’isomalt n’est hydrolysé que très lentement par les enzymes de l’intestin grêle : l’essentiel de ce qui est ingéré parvient au côlon, où la flore le fermente, avec les gaz et l’effet osmotique que cela suppose. Le règlement (UE) n° 1169/2011 impose, pour tout aliment contenant plus de 10 % de polyols ajoutés, la mention « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs ». Voir la tolérance aux polyols.

La valeur énergétique et le numéro E. 2,4 kcal/g, coefficient forfaitaire de l’annexe XIV du règlement (UE) n° 1169/2011, commun à tous les polyols sauf l’érythritol. L’additif est l’E953, écrit « isomalt » en toutes lettres sur la plupart des étiquettes françaises. Le règlement (UE) n° 231/2012 le définit comme un mélange contenant au moins 98 % de mono- et disaccharides hydrogénés, dont au moins 86 % de GPS et de GPM réunis. Il fait partie des six polyols autorisés en Europe, aux côtés du xylitol, du sorbitol, du mannitol, du maltitol et du lactitol.

Ce que « naturel » veut dire ici. L’isomaltulose intermédiaire, lui, existe dans la nature : on en trouve des traces dans le miel et dans le jus de canne. L’isomalt, non : personne n’a jamais trouvé un mélange équimolaire de GPS et de GPM ailleurs que dans une usine. Le mot naturel, s’il apparaît sur un emballage, ne peut désigner que l’origine agricole de la betterave ou de la canne — jamais l’absence de transformation. C’est vrai de tous les polyols, et particulièrement de celui-ci, qui en demande deux.

Sources

  • O’Brien Nabors, L. (dir.), Alternative Sweeteners, 4e éd., CRC Press, 2011 — chapitre consacré à l’isomalt : obtention en deux étapes à partir du saccharose, composition en GPS et GPM, pouvoir sucrant, emplois en confiserie.
  • Mitchell, H. (dir.), Sweeteners and Sugar Alternatives in Food Technology, Blackwell — saccharose-isomérase et cellules immobilisées, propriétés physiques des disaccharides hydrogénés, solubilité et hygroscopicité.
  • Ullmann’s Encyclopedia of Industrial Chemistry, article « Sugar Alcohols » — hydrogénation catalytique des sucres, conditions opératoires, purification des sirops de polyols.
  • Règlement (UE) n° 1333/2008 sur les additifs alimentaires — isomalt, E953.
  • Règlement (UE) n° 231/2012 — critères de pureté de l’E953 : mélange de mono- et disaccharides hydrogénés, teneur minimale en GPS et GPM.
  • Règlement (UE) n° 1169/2011 — annexe XIV, coefficient de conversion des polyols, 2,4 kcal/g ; annexe III, mention obligatoire relative aux effets laxatifs au-delà de 10 % de polyols ajoutés.

Les conditions opératoires citées sont celles de la littérature technique publiée ; chaque industriel a les siennes, et elles relèvent du secret de fabrication.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.