Fabrication du sorbitol : le polyol le plus produit au monde, et il ne sert pas d’abord à sucrer

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Le sorbitol est du glucose auquel on a ajouté de l’hydrogène. Rien d’autre : une molécule de sucre à six carbones dont la fonction aldéhyde a été réduite en alcool, dans un réacteur, sous pression, en présence d’un catalyseur métallique. Sa matière première n’a rien d’exotique — de l’amidon de blé, de maïs ou de pomme de terre, la même commodité que celle dont sortent les sirops de glucose de toute l’industrie agroalimentaire.

C’est, de tous les alcools de sucre, celui que l’on produit en plus grande quantité : de l’ordre du million de tonnes par an à l’échelle mondiale, plusieurs fois la production de xylitol. Et c’est aussi celui qui sert le moins à sucrer. L’essentiel des tonnages part vers la cosmétique, la pâte dentifrice, la chimie de spécialité et la fabrication de la vitamine C. Dans l’alimentaire même, le sorbitol est souvent choisi pour sa capacité à retenir l’eau plutôt que pour son goût sucré, qui ne vaut que la moitié de celui du sucre.

Cette page suit la chaîne complète, du grain d’amidon au sirop ou au cristal, et dit ce que chaque étape coûte. Elle a pour voisines la fiche du sorbitol (E420), ses questions fréquentes, son histoire, et la vue d’ensemble des polyols.

Le sucre du sorbier : il n’en reste que le nom. Le sorbitol a été isolé en 1872 du jus des baies de sorbier, Sorbus aucuparia — d’où son nom. Aucune usine ne récolte de sorbes aujourd’hui. Le sorbitol du commerce sort d’un grain d’amidon, et le sorbier n’a plus rien à voir avec l’affaire depuis cent cinquante ans. Le détail se lit sur la page Histoire du sorbitol.

Un sucre hydrogéné, pas un extrait. On lit régulièrement que le sorbitol serait « extrait » des fruits. Il n’est extrait de rien : il est fabriqué, par hydrogénation catalytique du glucose. C’est la règle commune à tous les polyols : un sucre, un catalyseur, de l’hydrogène sous pression, et la fonction carbonyle devient un alcool. Ce qui change de l’un à l’autre, c’est la matière première et la purification — presque jamais la chimie.

Sur cette page

Le procédé, en huit étapes

Les titres du schéma mènent chacun au cours de l’opération correspondante.

1. LA MATIÈRE PREMIÈRE AMIDONNIÈRE
Amidon de blé, de maïs ou de pomme de terre, livré par l’amidonnerie.
Mise en suspension dans l’eau, autour de 30 à 35 % de matière sèche
2. LIQUÉFACTION ET SACCHARIFICATION
α-amylase thermostable à 95-105 °C, puis glucoamylase autour de 60 °C.
On vise un sirop de glucose à DE supérieur à 95
↳ Même sirop qu’à l’entrée d’une colonne d’isomérisation enzymatique : une porte mène au sirop de fructose, l’autre au sorbitol
3. PURIFICATION DU SIROP DE GLUCOSE
Filtration, décoloration au charbon actif, déminéralisation sur résines échangeuses d’ions.
Le catalyseur de l’étape 5 ne supporte pas les impuretés
↳ Écartés ici : protéines et peptides résiduels, matières grasses, sels minéraux, composés soufrés, composés colorés
4. CONCENTRATION AVANT RÉACTEUR
Évaporation sous vide jusqu’à environ 40 à 50 % de matière sèche.
Plus le sirop est concentré, plus le réacteur produit à volume égal
5. HYDROGÉNATION CATALYTIQUE
Nickel de Raney, 120 à 150 °C, 40 à 150 bar d’hydrogène, milieu légèrement alcalin.
C’est ici, et seulement ici, que le sucre devient un polyol
↳ Apparaissent ici : mannitol, traces d’iditol, produits de dégradation des sucres
6. RETRAIT DU CATALYSEUR ET PURIFICATION
Le nickel est retenu sur filtre et remis en service ; le nickel résiduel est contrôlé.
Puis déminéralisation et décoloration du sorbitol brut
7. LE SIROP COMMERCIAL, ET LA DISSOLUTION
Concentration jusqu’au titre commercial, 70 % de matière sèche.
Et, quand on repart de cristaux, la refonte : une dissolution conduite, pas un simple mélange
8. CRISTALLISATION, SÉCHAGE, CONDITIONNEMENT
La voie poudre : ensemencement, essorage centrifuge, séchage, calibrage.
Minoritaire en tonnage face au sirop

Aucune de ces étapes n’est propre au sorbitol. L’hydrolyse est celle du sirop de glucose, l’échange d’ions celui de la sucrerie, la cristallisation celle du sel, le séchage celui du lait en poudre. Ce sont des opérations unitaires : des briques élémentaires que toute l’industrie alimentaire assemble différemment. Chacune a son cours sur ce site — voir Les opérations unitaires du génie alimentaire.

Ce que chaque étape décide

1. La matière première amidonnière, et ce que le choix change

Le sorbitol ne part pas d’une plante particulière : il part d’amidon, et l’amidon se ressemble d’une plante à l’autre bien plus que les plantes ne se ressemblent entre elles. Trois filières l’alimentent en Europe — le blé, le maïs et la pomme de terre —, et le choix ne change pas la molécule d’arrivée : un sorbitol de blé et un sorbitol de maïs sont le même corps, C6H14O6, additif E420, qu’aucune analyse ne distingue dans le fût.

Ce qu’il change, c’est tout ce qui vient avant. Le blé donne, à côté de l’amidon, du gluten qui a sa propre valeur, et permet une chaîne courte là où il pousse ; sa purification doit en revanche écarter des protéines abondantes. Le maïs est la matière la plus répandue au monde, celle dont les coproduits sont les mieux valorisés, et la filière où se pose la question des variétés génétiquement modifiées. La pomme de terre donne l’amidon le plus pur et le plus facile à liquéfier, avec de gros grains qui gonflent à basse température ; elle apporte beaucoup d’eau, et sa campagne est saisonnière là où le grain se stocke toute l’année. Chacune des trois réussit quelque chose, et le choix se décide sur la géographie et le prix plus que sur la chimie.

Quelle que soit l’origine, l’amidon est contrôlé et débarrassé de ce qui l’accompagne, puis mis en suspension autour de 30 à 35 % de matière sèche.

2. Liquéfaction et saccharification : deux enzymes, une seule hydrolyse

L’amidon est un polymère : il faut le couper avant de pouvoir l’hydrogéner. La coupe se fait en deux temps, avec deux enzymes qui ne travaillent ni à la même température ni sur les mêmes liaisons.

La liquéfaction emploie une α-amylase thermostable, entre 95 et 105 °C. Les grains gonflent, éclatent, et les longues chaînes sont coupées au hasard en fragments courts, les dextrines : la bouillie épaisse du départ devient un liquide qui coule, et c’est de là que l’opération tire son nom. La saccharification prend le relais autour de 60 °C en milieu acide léger, avec une glucoamylase qui détache les unités de glucose une à une par le bout des chaînes. Elle demande du temps — de un à trois jours en cuve —, et c’est elle qui décide de la qualité de tout ce qui suit.

Le repère est le DE, ou équivalent dextrose : la proportion de liaisons coupées, un sirop de glucose pur valant 100. Pour un sorbitol propre, on vise au-delà de 95. En dessous, il reste des maltoses et des dextrines qui, hydrogénés à l’étape 5, donneront du maltitol et des polyols supérieurs — c’est exactement ainsi que se fabrique le sirop de sorbitol E420(ii), qui est un produit et non un défaut ; encore faut-il le vouloir.

3. Purification du sirop : ce sont les impuretés qui empoisonnent le catalyseur

Cette étape ne sert pas à rendre le sirop plus beau : elle sert à protéger le réacteur qui vient deux étapes plus loin. Un catalyseur d’hydrogénation travaille par sa surface, et le nickel de Raney doit ses performances à une porosité extrême — donc à une surface considérable, qui est précisément ce qui se laisse occuper par n’importe quoi d’autre. Les composés soufrés et les protéines résiduelles s’y fixent presque irréversiblement ; les chlorures attaquent le métal ; les sels dissous déplacent le pH de travail. Un catalyseur empoisonné ne se répare pas : il se remplace, et il coûte cher. La purification amont est une assurance sur l’équipement le plus coûteux de la ligne.

Trois opérations s’enchaînent. La filtration retire les insolubles — débris de grains, fibres, enzymes coagulées —, souvent avec un adjuvant qui empêche le colmatage. L’adsorption sur charbon actif retient les molécules colorées et une partie des composés d’odeur. L’échange d’ions, enfin, fait passer le sirop sur une résine cationique puis sur une résine anionique, et le rend pratiquement déminéralisé.

4. Concentration avant réacteur : ce que la vapeur coûte

Le sirop qui sort de la saccharification est dilué. On le concentre avant de l’envoyer au réacteur, jusqu’à 40 à 50 % de matière sèche environ, pour une raison purement économique : un réacteur sous pression se paie au volume, pas à la matière. Doubler la concentration, c’est doubler la production à équipement constant.

Ce gain se paie en évaporation, c’est-à-dire en vapeur : retirer un kilo d’eau demande grosso modo l’énergie de vaporisation de ce kilo, soit un peu plus d’un kilo de vapeur à un seul effet. C’est pourquoi personne ne travaille à un seul effet — on emploie un multiple effet, où la vapeur produite par un étage chauffe le suivant, ou une compression mécanique de vapeur, et la consommation tombe dans un rapport voisin du nombre d’effets.

La limite haute n’est pas thermique : trop concentrer augmente la viscosité, gêne la dissolution de l’hydrogène dans le liquide — déjà l’étape lente de la réaction — et favorise les réactions parasites entre sucres. Le taux retenu est un compromis, et il n’a rien d’universel d’une usine à l’autre.

5. L’hydrogénation catalytique : le cœur du procédé

Tout ce qui précède prépare cette réaction, et tout ce qui suit la répare. Le sirop de glucose est mis en contact avec de l’hydrogène sous pression, en présence de nickel de Raney — un alliage nickel-aluminium dont l’aluminium a été dissous à la soude, ce qui laisse une éponge métallique. La fonction aldéhyde du glucose fixe deux atomes d’hydrogène et devient une fonction alcool : le sucre est devenu un polyol.

Les conditions publiées se tiennent autour de 120 à 150 °C et de 40 à 150 bar, en milieu légèrement alcalin — l’alcalinité limite la formation d’acides organiques, mais trop poussée elle provoque l’isomérisation du glucose. La conversion est presque totale : la littérature industrielle donne au-delà de 98 %.

Deux conduites coexistent. En discontinu, une cuve agitée reçoit une charge de sirop et de catalyseur en suspension : c’est souple, cela convient aux petites productions et aux changements de recette, et il faut filtrer le catalyseur à chaque cycle. En continu, le sirop traverse un lit fixe que le catalyseur ne quitte jamais : le rendement horaire est bien supérieur et le nickel mieux retenu, mais l’installation est plus lourde et un catalyseur fatigué impose un arrêt complet. Les grandes lignes de sorbitol travaillent en continu.

Trois familles de sous-produits sortent avec le sorbitol. Le mannitol, formé lorsqu’une partie du glucose s’isomérise en fructose avant d’être réduite — la réduction du fructose pouvant se faire dans deux configurations, elle donne du sorbitol d’un côté et du mannitol de l’autre ; c’est d’ailleurs à partir de fructose, et non de glucose, que le mannitol industriel se fabrique. Des traces d’iditol, l’autre voisin stéréochimique. Et des produits de dégradation des sucres : acides organiques et composés colorés nés de la chaleur en milieu alcalin. Tous sont attendus, et la suite du procédé existe pour les retirer.

L’hydrogène sous pression est un danger réel, et il ne se transpose pas à la cuisine. L’hydrogène s’enflamme dans l’air sur une plage de concentration très large, il s’échappe par des fuites qu’aucun autre gaz ne franchirait, et il brûle avec une flamme presque invisible. À cela s’ajoutent une pression de plusieurs dizaines de bars et une poudre de nickel de Raney qui, sèche et à l’air, s’échauffe spontanément. Une ligne de polyols relève de la réglementation des installations classées, avec détection de gaz, mise à la terre, inertage et permis de feu. Rien de ce qui est décrit sur cette page ne se reproduit chez soi, et aucune version domestique n’existe.

6. Retrait du catalyseur et purification du sorbitol brut

Le sorbitol qui sort du réacteur est un liquide chaud, chargé de particules métalliques et de traces de tout ce que la réaction a produit. La première urgence est le nickel. Il est retiré par filtration — filtres-presses, filtres à bougies, ou décantation puis filtration de finition selon les lignes —, récupéré et, tant qu’il est actif, remis en service. Le nickel qui reste en solution, lui, est un critère de pureté : le règlement (UE) n° 231/2012 fixe des teneurs maximales en métaux lourds pour les additifs de la famille, et le contrôle se fait lot par lot. Ce n’est pas une singularité du sorbitol : le xylitol, le maltitol, l’isomalt et le lactitol passent par le même contrôle, pour la même raison.

Vient ensuite la remise en état du sirop. Une déminéralisation sur résines cationiques et anioniques en série retire les sels formés par la neutralisation de l’alcalinité et les acides organiques nés dans le réacteur ; un dernier passage sur charbon actif enlève ce qui reste de couleur et d’odeur. Le sorbitol ressort incolore, neutre au goût, et stable.

7. Le sirop commercial, et la dissolution

Le sorbitol se vend surtout en sirop. C’est le point qui distingue sa fabrication de celle de presque tous les autres polyols : il n’a pas besoin d’être cristallisé pour être un produit fini. On l’évapore sous vide jusqu’au titre commercial — 70 % de matière sèche, la valeur de référence du marché — et il part en citerne ou en fût.

Ce titre n’a rien d’arbitraire. Plus bas, le sirop est trop dilué pour qu’on paie son transport et il devient sensible aux micro-organismes ; plus haut, il cristallise spontanément dans les cuves, les vannes et les canalisations dès que la température baisse. Autour de 70 %, l’activité de l’eau est assez faible pour que le produit se conserve, et la solution reste liquide et pompable à température ambiante.

Et l’opération inverse existe, industriellement. Quand on part d’un sorbitol solide — cristaux achetés, poudre stockée, reprise d’un lot — pour revenir à une solution, l’opération porte un nom et c’est une dissolution, que les ateliers appellent le plus souvent une refonte. Elle est courante : les confiseries, les dentifrices, les sirops pharmaceutiques et une partie des laboratoires de pâtisserie reçoivent de la poudre et travaillent avec une solution.

Ce n’est pas un simple mélange, et c’est pourquoi elle a son cours. Quatre choses la gouvernent : la solubilité, très élevée pour le sorbitol, qui permet des solutions concentrées mais rend le point de sursaturation facile à franchir sans s’en apercevoir ; la cinétique, qui dépend de la taille des cristaux, de l’agitation et de la température, et qui explique qu’une poudre fine se dissolve en minutes là où de gros cristaux demandent une heure ; l’enthalpie de dissolution, endothermique, qui refroidit le bain et ralentit la suite si l’on ne chauffe pas ; et la mouillabilité, qui décide si la poudre versée d’un coup se disperse ou forme des grumeaux dont le cœur reste sec. La règle d’atelier est constante : verser progressivement dans un liquide déjà agité, chauffer modérément, et ne pas viser une concentration dont on ne pourra pas maintenir la température jusqu’à l’emploi.

La même mécanique se retrouve à l’échelle d’une cuisine, avec n’importe quel sucrant cristallisé — c’est ce que traite la page Réussir la cuisson.

8. Cristallisation, séchage, conditionnement : la voie poudre

La poudre existe, elle a ses usages — comprimés, dragéification, mélanges secs, applications où l’on ne veut pas apporter d’eau —, et elle reste minoritaire en tonnage.

Elle s’obtient en concentrant le sirop au-delà du titre commercial, puis en l’ensemençant avec des cristaux de la forme voulue et en le refroidissant lentement. Le sorbitol présente plusieurs formes cristallines, et la conduite décide de celle qu’on obtient : c’est un cas d’école de cristallisation, où la sursaturation, la vitesse de refroidissement et le germe introduit gouvernent le résultat. Les cristaux sont ensuite séparés de leurs eaux mères par essorage centrifuge, séchés — avec soin, le produit étant très hygroscopique —, calibrés et conditionnés.

Deux raisons expliquent que le sirop l’emporte. La cristallisation coûte : concentration supplémentaire, ensemencement, refroidissement lent, essorage, séchage. Et les débouchés eux-mêmes veulent du liquide : un dentifrice, une crème, une pâte de fruits, un sirop pharmaceutique incorporent le sorbitol en phase aqueuse. Cristalliser pour redissoudre chez le client n’a de sens que si le transport ou le stockage l’exigent.

Ce que coûte le procédé

C’est le polyol le moins cher à fabriquer, et de loin. Trois raisons, toutes structurelles. La matière première est une commodité mondiale disponible partout. La chaîne est courte : quatre opérations avant le réacteur, contre une dizaine pour le xylitol, dont une séparation chromatographique que le sorbitol n’a pas besoin de payer. Et la réaction elle-même est presque quantitative.

Le bilan de matière est favorable dès la molécule. Un motif d’amidon pèse 162 g/mol ; il fixe une molécule d’eau à l’hydrolyse pour devenir du glucose à 180, puis deux atomes d’hydrogène pour devenir du sorbitol à 182. Cent kilos d’amidon sec portent donc en théorie cent douze kilos de sorbitol sec, et les rendements réels d’une usine bien conduite s’approchent de ce plafond, à quelques pour cent près.

Les pertes se logent ailleurs que dans la réaction : dans les eaux de régénération des résines, dans le charbon actif saturé, dans les rétentats de filtration, et dans les eaux mères de cristallisation quand on fait de la poudre. Ce dernier poste, qui pénalise lourdement le xylitol, coûte peu au sorbitol pour une raison simple : ses eaux mères sont vendables. Un sirop de sorbitol à 70 % est un produit commercial à part entière, pas un déchet à recycler. Rien n’oblige à cristalliser.

Ce qui pèse vraiment, c’est le poste énergétique et le poste hydrogène : produire ou acheter l’hydrogène, comprimer, chauffer, maintenir la pression, puis évaporer une grande quantité d’eau — deux fois, avant et après le réacteur. Et il faut un réacteur qui tient cent cinquante bars, ce qui n’est pas une cuve d’agroalimentaire ordinaire : une usine de polyols est une usine chimique, avec les autorisations et les contrôles qui vont avec. En rayon, le sirop se situe dans le bas de la gamme des ingrédients sucrants ; la poudre, qui a payé la cristallisation, l’essorage et le séchage, coûte sensiblement plus, et reste le polyol le plus abordable du marché.

Le polyol le plus produit au monde, et l’essentiel ne se mange pas

C’est le fait qui distingue le sorbitol de tous les autres alcools de sucre : il n’a jamais été d’abord un édulcorant. Sa production est tirée par des débouchés qui n’ont rien à voir avec le goût sucré, et la part alimentaire y est minoritaire.

DébouchéCe que le sorbitol y fait
Pâte dentifriceHumectant et support de pâte, souvent de 20 à 30 % de la formule : il empêche le tube de sécher et donne sa texture
CosmétiqueHumectant des crèmes et des gels, où il retient l’eau dans la formule
Vitamine CMatière première du procédé Reichstein : le sorbitol est oxydé en sorbose par fermentation bactérienne, avant les étapes chimiques qui mènent à l’acide ascorbique
Chimie des polymèresDéshydraté deux fois, il donne l’isosorbide, monomère d’origine végétale utilisé dans les polyesters et les plastifiants, et squelette de plusieurs molécules pharmaceutiques
ÉmulsifiantsEstérifié, il donne les esters de sorbitane et les polysorbates, additifs classés de E432 à E436 et de E491 à E495
Papier, textile, tabacAssouplissant et humectant, pour la même raison qu’ailleurs : il fixe l’eau

Cette liste dit tout du produit. Le sorbitol est acheté pour ce qu’il retient, pas pour ce qu’il sucre. Sa molécule porte six fonctions alcool qui accrochent les molécules d’eau ; il est très hygroscopique, il ne cristallise pas facilement, et il abaisse l’activité de l’eau d’une préparation sans la durcir. Ces mêmes propriétés expliquent son usage alimentaire réel : dans un chewing-gum sans sucres, il est là autant pour que la gomme reste souple que pour le goût ; dans une pâte d’amande, un fondant ou une garniture de biscuit fourré, il retarde le dessèchement et le grainage du sucre. Le règlement européen le classe à la fois comme édulcorant et comme humectant, ce qui est rare et parfaitement cohérent avec ses tonnages.

Il existe sous deux formes réglementaires distinctes : E420(i), le sorbitol proprement dit, et E420(ii), le sirop de sorbitol — qui n’est pas du sorbitol pur en solution mais un mélange contenant aussi du maltitol et des polyols supérieurs, issu de l’hydrogénation d’un sirop de glucose moins poussé. Un étiquetage mentionnant « sirop de sorbitol » ne désigne donc pas exactement la même matière que « sorbitol ».

Les fabrications voisines : la même chimie, cinq chaînes différentes

Tous les polyols de la famille sortent d’une hydrogénation, et plusieurs partagent avec le sorbitol des étapes entières. Ce qui les sépare tient à la matière première et à la purification. Chacun a sa page, et chacun fait quelque chose que les autres ne font pas.

  • Maltitol — même amidon, même liquéfaction, mais une saccharification arrêtée au maltose et une séparation chromatographique en plus. C’est le polyol qui se rapproche le plus du sucre en bouche et en cuisson.
  • Mannitol — le compagnon inévitable du sorbitol, séparé de lui par cristallisation fractionnée grâce à une solubilité bien plus faible. Il réussit ce que le sorbitol ne fait pas : rester sec, ne pas coller, se comprimer.
  • Isomalt — le seul qui parte du saccharose, par transglucosidation enzymatique puis hydrogénation. Sa stabilité à la chaleur en fait le matériau du sucre d’art.
  • Lactitol — le seul tiré d’un coproduit laitier, le lactosérum. Il sucre peu et se dissout sans refroidir la bouche, ce qui est recherché dans certaines confiseries.
  • Xylitol — parti du bois et non de l’amidon, avec une hydrolyse acide et une purification bien plus lourde. Il sucre à poids égal avec le sucre et se dose comme lui, ce qu’aucun autre polyol ne permet.

La vue d’ensemble des polyols réunit leurs chiffres côte à côte, et le comparateur d’édulcorants permet de les regarder deux à deux.

Ce que le procédé change pour qui l’achète

Le pouvoir sucrant est bas : de 0,5 à 0,6 fois celui du saccharose. Conséquence directe et rarement dite : pour obtenir la même sensation sucrée, il faut en mettre presque le double — donc ingérer presque le double de polyol. La question de la tolérance ne se pose pas dans les mêmes termes que pour un produit qui sucre autant que le sucre. Le convertisseur sucre-édulcorant donne les équivalences.

La valeur énergétique retenue en Europe est de 2,4 kcal/g, coefficient de conversion fixé à l’annexe XIV du règlement (UE) n° 1169/2011 pour l’ensemble des polyols hors érythritol. Le sorbitol n’est pas absorbé complètement dans l’intestin grêle : la fraction qui passe atteint le côlon, où elle est fermentée par la flore.

Les seuils de tolérance digestive du sorbitol sont parmi les plus bas de la famille. Les valeurs rapportées dans la littérature sont nettement inférieures à celles du xylitol ou de l’érythritol, et la sensibilité varie fortement d’une personne à l’autre. Le sorbitol est classé parmi les FODMAP. La règle pratique est simple : on l’augmente progressivement, jamais d’un coup, et on tient compte de ce qui en est déjà apporté par ailleurs — fruits secs compris.

La mention est obligatoire. Toute denrée contenant plus de 10 % de polyols doit porter l’indication « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs », au titre du règlement (UE) n° 1169/2011. Ce n’est pas un avertissement de précaution ajouté par le fabricant : c’est une mention imposée par le droit européen. Le sujet est traité en détail sur la page tolérance aux polyols.

« Naturellement présent dans les fruits » est vrai, et ne dit rien du produit acheté. Le sorbitol existe réellement dans la nature, et en quantité : dans les poires, les pommes, les cerises, les abricots, les prunes et surtout les pruneaux, ainsi que dans les feuilles de nombreux arbres de la famille des rosacées, où il sert de forme de transport des sucres. Mais ce sorbitol-là n’est pas celui du fût : celui du commerce vient d’un réacteur d’hydrogénation alimenté en amidon de blé, de maïs ou de pomme de terre, et il n’existe aucune filière économiquement viable qui l’extraie des fruits. Comme pour le xylitol, « naturel » désigne ici l’origine végétale de la matière première, jamais l’absence de transformation.

Reste ce que le procédé impose au produit fini, et qui vaut pour toute la famille. Le sorbitol ne caramélise pas : la fonction réductrice qui rendait le brunissement possible a précisément été supprimée à l’hydrogénation. Il ne participe pas non plus à la réaction de Maillard, et il ne nourrit pas la levure de boulanger. Ces trois absences ne sont pas des défauts de qualité : elles sont la définition même d’un polyol, et ce que la page cuisson et torréfaction explique dans le détail.

Le choisir pour ce qu’il réussit. En cuisine, le sorbitol est l’outil du moelleux : quelques pour cent du poids de la préparation dans une pâte d’amande, une pâte de fruits, un fourrage ou une ganache suffisent à retarder le dessèchement et le grainage, sans que le goût sucré change beaucoup. Le xylitol, lui, occupe le volume du sucre et se dose à poids égal : c’est ce qu’on demande à une pâte à gâteau. Deux emplois différents, et la fiche du sorbitol les compare chiffres en main.

Sources

  • Ullmann’s Encyclopedia of Industrial Chemistry, article « Sugar Alcohols » — chaîne amidon-glucose-sorbitol, conditions d’hydrogénation au nickel de Raney, sous-produits, débouchés non alimentaires.
  • O’Brien Nabors, L. (dir.), Alternative Sweeteners, 4e éd., CRC Press, 2011 — pouvoir sucrant, tolérance digestive, usages fonctionnels des polyols.
  • Mitchell, H. (dir.), Sweeteners and Sugar Alternatives in Food Technology, Blackwell — rôle humectant du sorbitol et effet sur l’activité de l’eau.
  • BeMiller, J. et Whistler, R. (dir.), Starch: Chemistry and Technology, 3e éd., Academic Press — liquéfaction, saccharification, équivalent dextrose et propriétés comparées des amidons de blé, de maïs et de pomme de terre.
  • Règlement (UE) n° 1333/2008 sur les additifs alimentaires — sorbitol E420(i) et sirop de sorbitol E420(ii), fonctions édulcorant et humectant.
  • Règlement (UE) n° 231/2012 — critères de pureté des additifs, dont les teneurs résiduelles en métaux.
  • Règlement (UE) n° 1169/2011 — annexe XIV pour le coefficient de 2,4 kcal/g, et la mention obligatoire « une consommation excessive peut avoir des effets laxatifs » au-delà de 10 % de polyols.

Les conditions opératoires citées sont celles de la littérature scientifique et technique publiée ; chaque industriel a les siennes, et elles relèvent du secret de fabrication.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.