Le miel est le seul sucrant que l’humanité ait connu pendant l’essentiel de son histoire. Avant la diffusion de la canne à sucre en Méditerranée, puis l’invention du sucre de betterave, sucrer un aliment signifiait y mettre du miel, des fruits ou de la sève. Toutes les autres pages de cette rubrique racontent l’histoire d’un produit ; celle-ci raconte l’histoire d’un rapport à un animal.
Deux faits surprennent. Le premier est que l’apiculture telle que nous la pratiquons a moins de deux siècles : jusqu’au milieu du XIXe siècle, récolter le miel voulait dire détruire les rayons, souvent la colonie entière, par étouffement au soufre. Trois inventions en quinze ans — la ruche à cadres mobiles, la cire gaufrée et l’extracteur centrifuge — ont changé cela plus profondément que les six mille ans qui précédaient. Le second est que, pendant tout le Moyen Âge européen, la cire valait souvent plus cher que le miel : c’est l’éclairage des églises, et non le goût sucré, qui a longtemps payé l’apiculteur.
Cette page suit la méthode des autres chronologies du site : chaque entrée porte sa référence, et les dates que les sources ne tranchent pas sont signalées comme telles plutôt qu’arbitrées en silence.
Sur cette page
Chronologie du miel et de l’apiculture
Vingt-quatre entrées, de la première représentation connue d’une récolte à l’étiquetage des pays d’origine. Les références sont données à la source primaire lorsqu’elle est accessible, à une synthèse de référence sinon. Les débats de datation sont exposés dans le corps de l’entrée, jamais résolus à la place des spécialistes.
VIIIe–VIe millénaire av. J.-C. — La récolte peinte à Bicorp (date incertaine)
Sur la paroi des Cuevas de la Araña, à Bicorp dans la province de Valence, une figure humaine grimpée à des lianes plonge la main dans une cavité entourée d’abeilles, un panier à la main. C’est l’image la plus connue de la chasse au miel, et elle est reproduite partout. Sa datation, en revanche, n’est pas fixée : les auteurs la placent entre 8000 et 6000 avant notre ère, et l’art rupestre levantin dans son ensemble reste discuté entre Mésolithique et Néolithique. Ce que la peinture établit avec certitude, c’est la pratique : on récoltait, en hauteur, avec un contenant, et sans rien domestiquer.
Référence : Hernández-Pacheco E., Las pinturas prehistóricas de las Cuevas de la Araña (Valencia), Comisión de Investigaciones Paleontológicas y Prehistóricas, Madrid, 1924.
Vers 7000 av. J.-C. — La preuve chimique : de la cire sur des poteries néolithiques
L’image de Bicorp montre une scène ; elle ne prouve pas un usage répandu. La preuve matérielle est venue de la chimie analytique. En 2015, une équipe internationale a publié l’analyse des résidus lipidiques absorbés dans plus de six mille tessons néolithiques d’Europe, du Proche-Orient et d’Afrique du Nord. La signature moléculaire de la cire d’abeille — un mélange caractéristique d’hydrocarbures, de palmitates à longue chaîne et d’acides gras — y apparaît dès le VIIe millénaire en Anatolie, puis se retrouve à travers le continent. L’exploitation de l’abeille accompagne donc les premières sociétés agricoles, et non un usage marginal.
Référence : Roffet-Salque M. et coll., « Widespread exploitation of the honeybee by early Neolithic farmers », Nature, 2015;527:226–230.
Vers 2400 av. J.-C. — L’apiculture organisée, gravée à Abousir
Le bas-relief du temple solaire de Niouserré, à Abousir, montre une séquence complète : des ruches horizontales empilées en cylindres de terre, un homme qui enfume, la récolte, le filtrage et la mise en jarres scellées. Ce n’est plus une cueillette, c’est une exploitation réglée, avec ses gestes et ses contenants. L’Égypte pharaonique a laissé la plus ancienne représentation connue d’une apiculture, et le miel y circule comme offrande, comme salaire et comme denrée de réserve.
Référence : Crane E., The World History of Beekeeping and Honey Hunting, Duckworth, Londres, 1999.
Vers 1550 av. J.-C. — Le miel dans le papyrus Ebers
Le papyrus Ebers, l’un des plus longs textes médicaux de l’Égypte ancienne, mentionne le miel dans un grand nombre de préparations, le plus souvent comme véhicule d’autres substances — le rôle que la pharmacie appellera plus tard un excipient. L’entrée est ici un fait d’histoire des textes et rien d’autre : elle dit ce qu’une société du deuxième millénaire avant notre ère écrivait, et n’emporte aucune conséquence sur ce que le miel fait ou ne fait pas.
Référence : Ebbell B. (trad.), The Papyrus Ebers: The Greatest Egyptian Medical Document, Levin & Munksgaard, Copenhague, 1937.
Vers 1400 av. J.-C. — Les lois hittites protègent les essaims
Le code hittite consacre plusieurs articles au vol de ruches et d’essaims, avec des amendes chiffrées. Une société ne légifère que sur ce qui a de la valeur et se dérobe facilement : l’existence même de ces articles établit qu’une ruche était un bien patrimonial identifiable, appropriable, et assez recherché pour être volé. C’est l’un des plus anciens témoignages juridiques d’une propriété apicole.
Référence : Hoffner H.A., The Laws of the Hittites: A Critical Edition, Brill, Leyde, 1997.
Vers 350 av. J.-C. — Aristote observe la colonie
Dans l’Histoire des animaux, Aristote consacre de longs développements aux abeilles : la division du travail, la construction des rayons, la récolte sur les fleurs, la conduite de l’essaimage. C’est la première description naturaliste suivie, et elle est remarquablement exacte sur les comportements. Elle se trompe sur un point qui tiendra deux mille ans : l’individu pondeur y est un roi. L’erreur n’est pas anodine — elle a structuré tout le vocabulaire européen de la ruche jusqu’à la Renaissance.
Référence : Aristote, Histoire des animaux, livre IX ; éd. Louis P., Les Belles Lettres, Paris, 1969.
29 av. J.-C. — Virgile consacre un livre entier aux abeilles
Le quatrième livre des Géorgiques est un traité d’apiculture en vers : emplacement du rucher, choix des essaims, récolte, maladies. Il transmet aussi la bugonie, croyance selon laquelle un essaim naîtrait spontanément de la carcasse d’un bovin — une des erreurs les plus durables de l’histoire naturelle, qui survivra jusqu’aux expériences sur la génération spontanée. Le texte dit l’importance économique du sujet : on n’écrit pas un livre entier sur une production marginale.
Référence : Virgile, Géorgiques, livre IV ; éd. Saint-Denis E. de, Les Belles Lettres, Paris, 1956.
XIIe–XVe siècle — La cire vaut plus cher que le miel
Dans l’Europe médiévale, l’apiculture forestière — la Zeidlerei d’Europe centrale — s’organise en métier réglementé, avec ses statuts, ses tribunaux et ses droits sur les arbres à essaims. Le produit qui justifie cette organisation n’est pas seulement le miel : c’est la cire, seule matière à donner une flamme claire et sans odeur, donc indispensable à la liturgie. De nombreuses redevances sont acquittées en livres de cire. Le miel, lui, sucre et permet l’hydromel, mais c’est le cierge qui fait le prix.
Référence : Crane E., The World History of Beekeeping and Honey Hunting, Duckworth, Londres, 1999, chap. 27–29.
1586 — La reine est une femelle, et elle pond
Luis Méndez de Torres publie à Alcalá de Henares un bref traité de conduite des ruches dans lequel il énonce que l’individu que l’on appelait roi est une femelle et qu’elle est à l’origine de la ponte. L’affirmation précède de plus d’un siècle la démonstration anatomique, et elle contredit Aristote sur son propre terrain. Elle passera longtemps inaperçue hors d’Espagne.
Référence : Méndez de Torres L., Tratado breve de la cultivación y cura de las colmenas, Alcalá de Henares, 1586.
1737–1738 — Swammerdam établit l’anatomie de la reine (publication posthume)
Jan Swammerdam a disséqué l’abeille au microscope dans les années 1670 et décrit les ovaires de la reine, tranchant anatomiquement la question du sexe. Ses planches et ses observations ne paraîtront qu’après sa mort, dans la Biblia naturae publiée par Boerhaave. La date de l’entrée est donc celle de la publication et non celle de la découverte : c’est un cas où les deux sont séparées de plus de soixante ans, et où les chronologies divergent selon celle qu’elles retiennent.
Référence : Swammerdam J., Biblia naturae, sive Historia insectorum, Leyde, 1737–1738 (éd. Boerhaave H.).
1747 — Marggraf isole le sucre de la betterave
Andreas Sigismund Marggraf montre devant l’Académie de Berlin que le sucre cristallisé extrait de la betterave est identique à celui de la canne. La découverte reste sans suite industrielle pendant un demi-siècle, mais elle ouvre la voie qui fera perdre au miel son rôle de sucrant de base en Europe. C’est le début de la fin d’un monopole de plusieurs milliers d’années.
Référence : Marggraf A.S., Histoire de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin, 1747.
1801–1813 — Le blocus continental installe le sucre de betterave
Franz Carl Achard ouvre en Silésie la première sucrerie de betterave. Puis le blocus continental prive l’Europe du sucre colonial, et l’État français finance en urgence une filière nationale. Quand les échanges reprennent, l’industrie est née et ne disparaîtra plus. Le miel bascule alors définitivement : de sucrant ordinaire, il devient un produit de goût, plus cher que le sucre et acheté pour autre chose que son pouvoir sucrant. Toute sa position commerciale actuelle découle de ces quinze années.
Référence : Achard F.C., Die europäische Zuckerfabrikation aus Runkelrüben, Leipzig, 1809.
1851 — Langstroth découvre l’« espace abeille »
Lorenzo Lorraine Langstroth constate que les abeilles laissent libre tout intervalle compris entre six et neuf millimètres environ, alors qu’elles comblent de propolis les espaces plus étroits et bâtissent des rayons dans les plus larges. En ménageant partout cet intervalle autour de cadres suspendus, on obtient une ruche dont chaque cadre se retire intact. C’est la rupture centrale de toute l’histoire du miel : on peut désormais inspecter, soigner et récolter sans détruire. Le brevet suit en 1852, le traité en 1853.
Référence : Langstroth L.L., A Practical Treatise on the Hive and the Honey-Bee, Northampton, 1853 ; brevet des États-Unis n° 9300, 1852.
1857 — Mehring invente la cire gaufrée
Johannes Mehring, menuisier et apiculteur du Palatinat, met au point une feuille de cire estampée du motif hexagonal, que l’on place dans le cadre. Les abeilles construisent leur rayon dessus au lieu de le bâtir librement : le rayon est droit, régulier, et il tient dans le cadre. Sans elle, la ruche à cadres mobiles de Langstroth resterait difficilement exploitable.
Référence : Crane E., The World History of Beekeeping and Honey Hunting, Duckworth, Londres, 1999, chap. 41.
1865 — Hruschka invente l’extracteur centrifuge
Franz von Hruschka, officier autrichien installé en Italie, présente une machine qui projette le miel hors des alvéoles par la force centrifuge. Les rayons, simplement désoperculsés, sortent intacts et retournent à la ruche : la colonie n’a plus à reconstruire sa cire, ce qui lui coûtait l’équivalent de plusieurs kilos de miel. Avec Langstroth et Mehring, l’apiculture moderne est constituée en quinze ans — après six millénaires d’immobilité technique.
Référence : Hruschka F. von, communication à l’assemblée des apiculteurs allemands et autrichiens, Brünn, 1865 ; rapporté par Crane E., op. cit.
1937 — L’activité antibactérienne du miel reçoit un nom
Hermann Dold et ses collaborateurs décrivent, dans un journal d’hygiène allemand, une activité inhibitrice du miel sur des cultures bactériennes, qu’ils baptisent inhibine. Le mécanisme sera élucidé plus tard : le peroxyde d’hydrogène produit par la glucose-oxydase apportée par l’abeille. L’entrée est ici un jalon d’histoire de la biochimie ; elle ne dit rien de l’emploi du miel chez l’humain, qui relève de la médecine et non d’une page de sucrants.
Référence : Dold H., Du D.H., Dziao S.T., Zeitschrift für Hygiene und Infektionskrankheiten, 1937;120:155–167.
Années 1970 — L’analyse isotopique démasque l’adultération
Jarret White et ses collaborateurs mettent au point la détection des sirops ajoutés par le rapport des isotopes stables du carbone. Les plantes méllifères européennes suivent la voie photosynthétique dite C3, la canne et le maïs la voie C4, et les deux laissent une signature 13C/12C différente. En comparant la signature du miel à celle de ses propres protéines, prises comme témoin interne, on détecte l’ajout. La méthode fonde encore aujourd’hui le contrôle officiel.
Référence : White J.W., Doner L.W., Journal of the Association of Official Analytical Chemists, 1978;61(3):746–750.
1974 — La première directive européenne sur le miel
La directive 74/409/CEE harmonise pour la première fois, à l’échelle communautaire, la définition du miel, ses catégories et les critères auxquels il doit satisfaire. Elle installe le principe qui sera repris ensuite sans faiblir : le miel est défini par ce qu’il est et par ce qu’on n’a pas le droit d’en faire.
Référence : Directive 74/409/CEE du Conseil du 22 juillet 1974 relative à l’harmonisation des législations des États membres concernant le miel.
Fin des années 1970 — Varroa destructor atteint l’Europe (date incertaine)
L’acarien, parasite d’origine de l’abeille asiatique Apis cerana, passe à l’abeille européenne Apis mellifera et se répand par les transports de colonies. Les premiers signalements européens se situent à la fin des années 1970, la France étant généralement donnée au début des années 1980, mais les dates nationales varient d’une source à l’autre et les premières détections ont souvent suivi de plusieurs années l’introduction réelle. C’est, depuis, le premier facteur de mortalité des colonies en Europe.
Référence : Rosenkranz P., Aumeier P., Ziegelmann B., « Biology and control of Varroa destructor », Journal of Invertebrate Pathology, 2010;103:S96–S119.
2001 — La directive qui interdit d’ajouter et de retirer
La directive 2001/110/CE remplace celle de 1974 et fixe le cadre encore en vigueur : définition du miel, critères de composition, teneur maximale en hydroxyméthylfurfural et activité diastasique minimale — deux marqueurs qui trahissent la chauffe —, et surtout l’interdiction d’ajouter au miel ou d’en retirer quoi que ce soit. C’est la règle la plus stricte de toute la réglementation alimentaire européenne appliquée à une denrée. Le texte autorise en revanche la mention « mélange de miels originaires de l’UE et hors UE », qui ne garantit aucune origine.
Référence : Directive 2001/110/CE du Conseil du 20 décembre 2001 relative au miel, annexes I et II.
2006 — Le syndrome d’effondrement des colonies
Des apiculteurs américains constatent la disparition rapide des ouvrières de colonies par ailleurs pourvues en réserves et en couvain. Le phénomène reçoit le nom de colony collapse disorder. Aucune cause unique n’a été établie ; les travaux ultérieurs décrivent une combinaison de facteurs — parasitisme, agents pathogènes, produits phytopharmaceutiques, appauvrissement des ressources florales, stress des transports. L’épisode a fait de l’abeille domestique un objet de politique publique.
Référence : vanEngelsdorp D. et coll., « Colony Collapse Disorder: A Descriptive Study », PLoS ONE, 2009;4(8):e6481.
2008 — Le méthylglyoxal identifié dans le miel de manuka
Une équipe de l’université de Dresde identifie le composé responsable de l’activité antibactérienne particulière des miels néo-zélandais issus de Leptospermum scoparium : le méthylglyoxal, présent à des concentrations jusqu’à cent fois supérieures à celles des autres miels. Il provient de la conversion de la dihydroxyacétone du nectar. C’est un résultat de chimie analytique : il explique une propriété mesurée en laboratoire, et fonde la numérotation commerciale qu’on lit sur les pots.
Référence : Mavric E., Wittmann S., Barth G., Henle T., Molecular Nutrition & Food Research, 2008;52(4):483–489.
2023 — Près d’un miel importé sur deux suspecté d’adultération
Une action coordonnée de la Commission européenne, de l’OLAF et des États membres fait analyser des échantillons de miel prélevés à l’importation. Près de la moitié d’entre eux ressortent suspects d’ajout de sirops de sucre, avec de fortes disparités selon les pays d’origine. Le résultat vaut d’être lu avec précision : il s’agit d’échantillons ciblés et non d’un tirage représentatif du marché, et « suspect » n’est pas une condamnation. Il n’en reste pas moins que la fraude au miel est un problème structurel de la filière, et qu’elle explique la révision réglementaire qui suit.
Référence : Commission européenne et Centre commun de recherche, action coordonnée « From the Hives », rapport publié en 2023.
2024 — Les pays d’origine deviennent obligatoires sur les mélanges
La directive (UE) 2024/1438 modifie celle de 2001 et met fin à la mention passe-partout : sur un mélange, les pays d’origine doivent être énumérés, dans l’ordre décroissant des quantités. C’est la conséquence directe des travaux sur la fraude : on ne peut pas tracer ce qu’on n’est pas obligé de nommer. L’application par les États membres s’échelonne, et la date à laquelle les étiquettes changeront effectivement en rayon dépend des mesures nationales de transposition — raison pour laquelle cette page ne l’avance pas.
Référence : Directive (UE) 2024/1438 du Parlement européen et du Conseil du 14 mai 2024, modifiant notamment la directive 2001/110/CE relative au miel.
Cette chronologie est tenue à jour et corrigée. Si une date, une référence ou une attribution vous paraît fautive — en particulier sur la datation de l’art rupestre levantin, sur l’arrivée du varroa dans chaque pays ou sur la paternité des trois inventions du XIXe siècle, où les sources divergent — signalez-le en commentaire : la correction sera faite et la référence mise à jour.
Pour aller plus loin
- Le miel : un sucre, et ce qu’il réussit que les autres ne font pas — composition, indice glycémique, dosage en cuisine.
- Fabrication du miel — ce que fait l’abeille, ce que fait l’apiculteur, et ce que la chaleur coûte.
- Historique du xylitol et les autres chronologies de la rubrique.