La précipitation : faire apparaître un solide pour emporter ce que l’on veut retirer d’un liquide

La précipitation fait apparaître une phase solide au sein d’un liquide en rendant insoluble un composé qui y était dissous. On ne retire rien du solvant, on ne le concentre pas : on modifie sa composition ou sa température jusqu’à ce que l’un des sels ou l’une des macromolécules présents dépasse sa limite de solubilité, et il tombe. On y parvient par ajout d’un réactif apportant le contre-ion manquant, par déplacement du pH, par changement de température ou par ajout d’un anti-solvant.

L’opération est partout dans les sucreries et les usines de polyols. Le jus de betterave est épuré par un carbonate de calcium fabriqué dans le jus lui-même ; le jus de canne est chaulé pour faire tomber ses matières coagulables ; le moût de feuilles de stévia est débarrassé de ses colloïdes par des sels métalliques ; le mannitol qui accompagne le sorbitol s’en sépare parce qu’il est dix fois moins soluble. Quatre filières, un seul mécanisme.

La précipitation produit deux flux et non un seul : un liquide appauvri, qui est presque toujours le produit recherché, et une suspension solide à épaissir, filtrer et laver. L’atelier ne s’arrête donc pas à la cuve : il comprend l’épaississeur et le filtre qui suivent. Une opération réussie dans la cuve et ratée au filtre est une opération ratée.

Le réflexe naturel est d’ajouter le réactif vite et en excès, pour être sûr que tout est tombé. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Un précipité obtenu trop vite emprisonne l’impureté qu’il devait emporter et bouche le filtre qui devait le retenir : la vitesse d’apparition du solide, et non le rendement chimique, est la vraie variable de conduite.

Cinq mots qu’on confond. La précipitation fabrique le solide : elle rend insoluble un composé qui était dissous, en dépassant son produit de solubilité par un réactif, un pH, une température ou un anti-solvant. La cristallisation part d’un composé déjà soluble et déjà voulu, qu’on sursature lentement par retrait de solvant ou par refroidissement pour le récupérer pur et organisé : le solide est le produit, et la lenteur est la règle. La coagulation ne crée aucune matière solide : elle annule les charges de surface qui maintenaient en suspension des particules déjà présentes, et la floculation relie ensuite ces particules déchargées en amas par pontage de polymères. La clarification n’est pas un mécanisme mais un résultat — un liquide débarrassé de ses matières en suspension — qui emprunte selon les cas à la précipitation, à la coagulation, à la décantation ou à la filtration. Des cinq, la précipitation est la seule qui crée la phase solide que les autres rassemblent ou écartent.

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À quoi sert l’opération

Retirer un composé indésirable en le solidifiant. C’est l’usage dominant. Un ion, un acide organique, une protéine ou un colloïde gêne la suite du procédé : on lui apporte le partenaire qui le rend insoluble et on l’extrait en boue. Le calcium d’une eau dure tombe en carbonate, les phosphates d’un effluent en phosphate de fer, l’acide oxalique d’un jus de betterave en oxalate de calcium avant l’évaporateur, où il aurait entartré les faisceaux. Le solide n’a alors aucune valeur : c’est un déchet que l’on paie pour éliminer, et la seule question est ce qu’il coûte à filtrer.

Récupérer un composé de valeur sous forme solide. L’usage inverse est aussi courant. La caséine du lait écrémé tombe quand le pH descend vers son point isoélectrique, aux environs de 4,6. Les pectines d’extrait de pomme ou d’agrume tombent sous deux à trois volumes d’éthanol, qui joue le rôle d’anti-solvant ; les protéines sériques par salage au sulfate d’ammonium, les alginates par un sel de potassium. Ici le solide est le produit, et le critère change : la pureté du gâteau et le rendement priment sur la limpidité du filtrat.

Fixer une impureté sur un solide qu’on crée exprès. C’est le mécanisme le plus employé en sucrerie. On ne cherche pas à précipiter l’impureté elle-même : elle est trop soluble, trop diverse, trop diluée. On fabrique dans le jus une masse de carbonate de calcium, et l’on compte sur l’adsorption et l’occlusion pour qu’elle emporte colorants, matières pectiques, acides organiques et une part des matières azotées. Le solide est un support d’adsorption fabriqué sur place, à comparer à un charbon actif acheté puis régénéré.

Préparer une séparation aval. Une précipitation sert souvent moins à elle-même qu’à ce qui la suit. Faire tomber les colloïdes protège une filtration membranaire du colmatage irréversible ; faire tomber le calcium et le magnésium avant une résine échangeuse d’ions économise des cycles de régénération ; faire tomber les matières en suspension avant une chromatographie préparative évite d’empoisonner le lit. La précipitation est alors une opération de protection, dont le retour se lit sur la durée de vie de l’équipement suivant.

Fabriquer une matière solide aux caractéristiques imposées. Le carbonate de calcium précipité, le phosphate tricalcique et la silice sont produits par précipitation, sous cahier des charges de taille, de surface spécifique et de morphologie. L’objectif n’est plus la limpidité du liquide mais la courbe granulométrique du solide, et la suite rejoint la granulation et le séchage.

Ce que la précipitation ne sait pas faire. Elle ne purifie pas le solide qu’elle forme : un précipité rapide contient le composé visé, l’eau mère piégée et les espèces adsorbées pendant sa formation. Quand la pureté du solide est l’objectif, l’opération est la cristallisation, qui travaille à faible sursaturation et rejette les impuretés à mesure que le réseau se construit. Elle ne sait pas non plus séparer deux composés de solubilités voisines : l’écart doit atteindre un facteur cinq à dix pour qu’une séparation par solubilité tienne à l’échelle industrielle.

Le phénomène physique

La sursaturation, seul moteur

Rien ne précipite dans une solution qui n’est pas sursaturée. La sursaturation est l’écart entre la concentration présente et la concentration d’équilibre en présence du solide. Cet écart est la seule force motrice : germination, croissance et mûrissement en dépendent tous, mais pas de la même manière — et toute la difficulté de conduite vient de là.

Ce qui distingue la précipitation de la cristallisation tient au niveau de cet écart. Une cristallisation de saccharose ou de xylitol travaille à un rapport de sursaturation de 1,02 à 1,20 : la croissance a le temps de trier les molécules. Une précipitation de carbonate de calcium travaille à des rapports de 10 à 10 000, parce que le sel formé est mille fois moins soluble que le sucre. Trois à quatre ordres de grandeur séparent les deux régimes : à sursaturation élevée, la germination l’emporte sur la croissance, et l’on récolte un nuage de fines particules au lieu de quelques gros grains.

La sursaturation ne se répartit jamais uniformément. Au point d’injection, avant tout mélange, elle est celle du réactif pur ; à un mètre de là, presque nulle. Le précipité obtenu est la somme de ce qui s’est produit dans ces deux zones : conduire une précipitation, c’est décider où et à quelle vitesse le réactif rencontre le jus, question qui relève autant du mélange que de la chimie.

La germination primaire et le rôle des germes

Un solide ne naît pas d’un coup : il commence par des agrégats de quelques dizaines d’ions, que l’agitation thermique forme et défait. En deçà d’un rayon critique, le coût de l’interface l’emporte sur le gain de volume et l’agrégat se redissout ; au-delà, il devient un germe viable qui ne fera plus que grandir. Ce rayon vaut de 0,5 à 5 nanomètres pour les sels peu solubles, et il diminue quand la sursaturation monte : c’est pourquoi une sursaturation élevée engendre une pluie de germes.

La germination primaire homogène se produit au sein du liquide, sans support. Elle demande de franchir la barrière énergétique complète, et sa vitesse est une exponentielle très raide : nulle jusqu’à un seuil, explosive au-delà. En pratique, elle n’est atteinte que dans la zone d’injection du réactif, et elle produit des particules de 0,1 à 1 micromètre, à peu près infiltrables telles quelles.

La germination primaire hétérogène se produit sur une surface étrangère : poussière, bulle, fibre, paroi de cuve, pale d’agitateur. Cette surface abaisse le coût énergétique de création d’interface, et le seuil de sursaturation chute d’autant. Dans un jus industriel, toujours chargé de particules, c’est le mécanisme dominant ; la germination purement homogène est un cas d’école.

Le germe volontairement introduit change la nature du problème. Une masse de solide déjà formé — même espèce, particules de quelques micromètres — offre à la sursaturation une surface immense pour se consommer par croissance plutôt que par germination : le précipité est plus gros, moins nombreux, bien plus facile à filtrer. Le raisonnement est celui de l’ensemencement en cristallisation, à ceci près que la sursaturation à absorber est ici mille fois plus grande, ce qui impose des masses de germes bien supérieures.

La germination secondaire et la recirculation de boues

La germination secondaire n’existe qu’en présence de cristaux déjà formés. Elle procède par attrition : un grain heurte une pale, un autre grain ou la paroi, et perd des éclats qui deviennent autant de germes. Elle apparaît à des sursaturations bien plus faibles que la primaire, et sa vitesse dépend de l’agitation, de la densité de suspension et de la fragilité du solide.

En précipitation, on l’utilise plus qu’on ne la subit. La recirculation d’une fraction des boues en tête de réacteur apporte les germes, maintient dans la zone d’injection une surface qui absorbe la sursaturation avant qu’elle n’engendre des fines, et allonge le temps de séjour du solide sans allonger celui du liquide. Les réacteurs à lit de boues en font leur principe. Les taux employés vont de quelques dizaines de pour cent à plus d’une fois le débit de liquide, et le réglage se lit sur la densité de solide tenue dans la zone de réaction, couramment 2 à 20 % en volume.

La croissance et l’agglomération

Le germe viable grandit par deux étapes en série : la matière dissoute diffuse jusqu’à la surface du solide en traversant une couche limite dont l’épaisseur dépend de l’agitation, puis s’intègre au réseau, ce qui suppose une déshydratation de l’ion et sa mise en place sur un site de croissance. La plus lente commande. Pour les sels très peu solubles, la diffusion limite : agiter accélère la croissance. Pour les composés organiques et les polyols, l’intégration est souvent l’étape lente : agiter n’y change rien, seules la sursaturation et la température agissent.

L’agglomération est le second mécanisme d’accroissement de taille, et souvent le plus important. Deux particules qui se rencontrent restent collées si la sursaturation résiduelle soude le contact plus vite que le cisaillement ne les sépare. Le résultat est un agglomérat poreux, dix à cent fois plus gros que ses éléments, et c’est lui qui décante et qui filtre : un carbonate de calcium industriel se présente en particules de 1 à 5 micromètres réunies en agglomérats de 20 à 100 micromètres.

L’agglomérat a une contrepartie : il enferme du liquide. Sa porosité interne va de 0,50 à 0,80, si bien que le gâteau emporte plus de liquide qu’il ne contient de solide — une eau mère chargée de tout ce qu’on voulait retirer, qui ne s’enlève que par lavage, opération d’extraction solide-liquide à part entière.

Le mûrissement d’Ostwald

Une suspension fraîchement précipitée n’est pas à l’équilibre, même quand la sursaturation initiale est entièrement consommée. Les petites particules sont plus solubles que les grosses, leur forte courbure augmentant l’énergie des ions de surface. Il en résulte un transfert lent et spontané : les fines se redissolvent, la matière rejoint les grosses, et la taille moyenne monte sans qu’aucune masse ne soit gagnée ni perdue.

Ce mûrissement est le seul moyen gratuit de réparer une germination trop abondante : il ne coûte que du temps de séjour et un peu d’agitation, et un palier de 10 à 60 minutes après l’addition suffit couramment à faire disparaître la fraction sub-micrométrique qui bouchait le filtre. Sa vitesse dépend de la solubilité du composé : rapide pour un sel modérément soluble comme le sulfate de calcium, très lente pour un sel extrêmement insoluble, dont les fines ne se redissolvent pratiquement jamais. Sur ceux-là, il faut éviter de créer les fines plutôt qu’espérer les résorber.

Le mûrissement fait aussi évoluer la structure interne du solide : une phase amorphe ou métastable se convertit peu à peu vers la forme stable — le carbonate de calcium amorphe passe par la vatérite avant la calcite. La conversion durcit le solide, abaisse sa porosité et améliore la filtrabilité, tout en relâchant une partie des impuretés que la phase initiale avait occluses.

L’occlusion et l’adsorption des impuretés

Un solide qui se forme vite ne se forme pas proprement. Trois mécanismes distincts contaminent le précipité, et ils n’appellent pas les mêmes remèdes.

L’adsorption de surface fixe ions et molécules sur la face externe des particules. Elle est proportionnelle à la surface développée : un précipité fin en adsorbe bien plus qu’un précipité gros. C’est le mécanisme de l’épuration des jus sucrés — l’impureté n’est pas insoluble, elle est capturée par la surface du carbonate qui naît, et c’est ici l’effet recherché.

L’occlusion enferme, dans les cavités d’un agglomérat, la solution telle qu’elle était au moment de la prise. Elle ne dépend pas de la chimie mais de la géométrie : plus la croissance est rapide, plus les fronts solides se referment sur des poches. Le remède est mécanique — croissance plus lente, maturation, lavage du gâteau.

L’inclusion dans le réseau remplace un ion du solide par un ion étranger de taille et de charge voisines. Ni le lavage ni le mûrissement ne la défont : seule une redissolution suivie d’une nouvelle précipitation y parvient. Elle croît avec la vitesse du front, qui n’a plus le temps de rejeter l’intrus.

De là vient la conséquence contre-intuitive de l’opération. Précipiter pour retirer une impureté fait de la contamination du solide le but ; précipiter pour récupérer un produit en fait le défaut. Le même geste — accélérer l’addition — sert le premier cas jusqu’à un certain point et ruine toujours le second. Il n’existe pas de conduite universellement bonne, mais une conduite adaptée à ce que l’on veut du solide.

Les grandeurs et les équations

Le produit de solubilité et la sursaturation

Pour un sel peu soluble, l’équilibre entre solide et solution s’écrit par un produit de concentrations constant à température donnée ; la sursaturation se mesure par le rapport du produit réel à ce produit d’équilibre.

S = ( [Am+]n · [Bn−]m / Ks )1/(m+n)

Deux leviers apparaissent, un seul est manœuvrable en marche. Le produit de solubilité Ks dépend du composé et de la température : on le choisit avec le réactif, on ne le règle pas. Les concentrations, elles, se pilotent par le débit d’introduction, la dilution du réactif et le point d’injection. La racine à l’exposant inverse de la stœchiométrie a une conséquence pratique : pour un sel 1:2 comme un phosphate ou un oxalate, doubler le contre-ion augmente la sursaturation beaucoup moins que d’un facteur deux — d’où un excès de réactif qui rend moins que prévu. Dans un jus chargé en sels, enfin, l’activité réelle des ions est inférieure à leur concentration, et la solubilité apparente peut être deux à cinq fois supérieure à sa valeur en eau pure.

Le rayon critique

La taille au-delà de laquelle un agrégat cesse de se redissoudre se déduit de l’équilibre entre le gain de volume et le coût de surface.

r* = 2 · γ · vm / ( kB · T · ln S )

Le rayon critique varie comme l’inverse du logarithme de la sursaturation : le diviser d’un facteur modeste suffit à faire passer la germination d’un régime quasi nul à un régime torrentiel. L’énergie interfaciale γ sépare les composés faciles des composés difficiles ; elle vaut couramment de 0,01 à 0,15 J·m−2 pour les sels minéraux peu solubles, d’autant plus que le composé est insoluble. Un γ élevé signifie une barrière haute, donc une sursaturation qui s’accumule avant de se libérer d’un coup : ces systèmes donnent les précipités les plus fins et les plus difficiles à filtrer. À sursaturation égale, enfin, un milieu chaud germe plus facilement.

La vitesse de germination

La théorie classique donne à la vitesse de germination primaire homogène une forme exponentielle, dont la barrière dépend du cube de l’énergie interfaciale et du carré du logarithme de la sursaturation.

J = A · exp [ − 16 π γ3 vm2 / ( 3 kB3 T3 ln2S ) ]

Cette équation ne sert pas à calculer un nombre de germes — le facteur pré-exponentiel A est trop incertain — mais à mesurer une raideur. Entre S = 5 et S = 50, la vitesse de germination varie de plusieurs ordres de grandeur, quand la vitesse de croissance n’augmente que d’un facteur dix au plus. Toute la conduite tient dans cet écart de sensibilité : réduire la sursaturation locale pénalise beaucoup la germination et peu la croissance, et déplace le partage de la matière vers de grosses particules. Dilution du réactif, injection en plusieurs points et apport de germes agissent dans le même sens et se cumulent.

La vitesse de croissance et le temps de séjour

La croissance linéaire des particules s’exprime par une loi puissance de la sursaturation, dont l’exposant renseigne sur le mécanisme limitant.

G = dL/dt = kg · ( S − 1 )g

Un exposant g voisin de 1 signale une croissance limitée par la diffusion : l’agitation et la température sont les leviers. Un exposant de 1,5 à 2 signale une limitation par l’intégration en surface : l’agitation n’a plus d’effet, seul le niveau de sursaturation compte. Le lien avec la conduite passe par le temps de séjour : dans un réacteur continu parfaitement agité, la taille dominante de la population sortante vaut environ trois fois le produit de la vitesse de croissance par le temps de séjour. Doubler le volume à débit constant augmente la taille dans la même proportion — levier le plus fiable, et le plus cher en investissement. Les temps de séjour usuels vont de 5 à 30 minutes, davantage avec un palier de maturation.

Le mûrissement : l’équation d’Ostwald-Freundlich

La solubilité d’une particule dépend de sa taille ; la relation d’Ostwald-Freundlich, forme appliquée de l’équation de Gibbs-Thomson, en donne la mesure.

ln ( cr / c ) = 2 · γ · M / ( ρ · R · T · r )

L’effet est négligeable au-dessus du micromètre et devient déterminant sous 100 nanomètres, où l’excès de solubilité atteint quelques dizaines de pour cent. C’est ce qui fait fonctionner le palier de maturation : les fines, sursolubles, se dissolvent dans une solution que les grosses tiennent pour saturée. Deux leviers en découlent. Le temps : la cinétique est lente, en racine cubique du temps en régime diffusionnel, si bien qu’un palier de 30 minutes apporte beaucoup et qu’un palier de 3 heures n’apporte guère plus. La température : elle accélère diffusion et solubilité, et un mûrissement conduit 20 à 30 °C au-dessus de la précipitation grossit le précipité sans changer la chimie. L’échange de chaleur devient alors une variable de granulométrie.

La filtrabilité : résistance spécifique et loi de Darcy

Le critère industriel de réussite n’est ni le rendement ni la taille moyenne : c’est la vitesse à laquelle la suspension traverse un filtre. La filtration à pression constante suit une loi linéaire entre le temps rapporté au volume filtré et ce volume.

t / V = ( μ · α · w / 2 A2 · ΔP ) · V + μ · Rm / ( A · ΔP )

La droite obtenue livre par sa pente la résistance spécifique du gâteau, et par son ordonnée à l’origine la résistance du média filtrant. La viscosité entre en facteur direct : un jus concentré filtre plus mal qu’un jus dilué, et un chauffage de 10 °C réduit sensiblement le temps de cycle. La pression, elle, n’apporte que ce qu’un gâteau incompressible veut bien lui donner : sur un précipité gélatineux, l’augmenter écrase le gâteau et laisse la vitesse inchangée, voire la dégrade.

La résistance spécifique se relie à la structure du gâteau par la relation de Carman-Kozeny, écrite ici pour des sphères de diamètre d.

α = 180 · ( 1 − ε ) / ( ρs · ε3 · d2 )

Cette équation porte la justification économique de la conduite lente. La résistance varie comme l’inverse du carré du diamètre : passer de 2 à 20 micromètres la divise par cent, donc multiplie par cent la capacité d’un filtre donné. Elle varie comme l’inverse du cube de la porosité, ce qui pénalise doublement les gâteaux compressibles. Les valeurs usuelles couvrent six décades : 109 à 1011 m·kg−1 pour un précipité grossier et bien mûri ; 1012 à 1015 m·kg−1 pour un précipité gélatineux d’hydroxyde métallique ou de colloïdes organiques, qu’aucune pression ne fera passer. Entre les deux, il n’y a pas un réglage de filtre : il y a une conduite de précipitation.

Les symboles et leurs ordres de grandeur

SymboleGrandeurUnitéOrdre de grandeur usuel
SRapport de sursaturationsans dimension10 à 10 000 en précipitation ; 1,02 à 1,20 en cristallisation
KsProduit de solubilitéselon la stœchiométrie10−5 pour le sulfate de calcium ; environ 10−9 pour le carbonate de calcium à 25 °C
γÉnergie interfaciale solide-liquideJ·m−20,01 à 0,15
r*Rayon critique de germinationnm0,5 à 5
GVitesse de croissance linéairem·s−110−9 à 10−7
dTaille des agglomératsµm1 à 5 élémentaires ; 20 à 100 agglomérés
εPorosité du gâteausans dimension0,50 à 0,80
αRésistance spécifique du gâteaum·kg−1109 à 1011 si filtrable ; 1012 à 1015 si gélatineux
ΔPPression différentielle de filtrationbar0,5 à 1 sous vide ; 3 à 15 sur filtre-presse
wMasse de solide déposée par volume de filtratkg·m−35 à 100
RmRésistance du média filtrantm−11010 à 1012
μViscosité dynamique du filtratPa·s0,5 × 10−3 à 5 × 10−3 pour un jus sucré chaud

Les matériels

La cuve agitée discontinue. Une cuve, un agitateur, une canne d’introduction du réactif, une régulation de pH. C’est le matériel des petites productions et des produits de valeur. Son avantage est le contrôle du profil d’addition : rampe programmée, palier de maturation à la minute, lot homogène. Son défaut est la sursaturation locale en début de charge, quand aucune surface de solide n’est disponible. Volumes usuels de 1 à 50 m3, puissance d’agitation de 0,2 à 1 kW·m−3.

Le réacteur continu parfaitement agité. Le liquide et le réactif entrent en continu, la suspension sort en continu, et le réacteur atteint un régime permanent où la sursaturation reste faible en tout point : aucun pic initial, une zone basse tenue en permanence. La distribution de tailles est large, chaque particule sortant au hasard de son âge, mais la moyenne est stable. La contrainte est le maintien de la suspension : le solide doit sortir à la concentration où il est produit, sans décanter dans les angles.

La cascade de réacteurs et le réacteur étagé. Deux à quatre cuves en série corrigent le principal défaut du réacteur unique : la fraction de liquide qui traverse trop vite. Le premier étage porte la germination ; les suivants consomment la sursaturation résiduelle par croissance, à dose décroissante. Le profil de pH progressif ainsi obtenu est celui de tous les ateliers d’épuration bien conduits.

Le mélangeur rapide et le jet à impact confiné. Quand le solide doit être très fin et de taille homogène — pigments, charges minérales —, on cherche l’inverse : mélanger les deux courants en quelques millisecondes, dans un volume minuscule, pour que toutes les molécules voient la même sursaturation. Mélangeurs statiques, jets frontaux et réacteurs à disque tournant relèvent de cette famille. Ils donnent une population étroite de particules sub-micrométriques, au prix d’une filtrabilité qui impose une centrifugation ou une filtration membranaire.

Le réacteur à lit de boues. C’est le matériel de la précipitation industrielle en grand volume. Le réactif entre dans une zone centrale où une turbine recircule un débit de boues plusieurs fois supérieur au débit de liquide neuf : la sursaturation trouve aussitôt des dizaines de mètres carrés de solide par litre pour se consommer. La zone périphérique sert de décanteur et renvoie les boues au centre. Densités de lit tenues de 2 à 20 % en volume, vitesses ascensionnelles de 1 à 5 m·h−1.

Les colonnes de contact gaz-liquide. Quand le réactif est un gaz — dioxyde de carbone, dioxyde de soufre —, le réacteur devient une colonne à barbotage et le transfert depuis la bulle devient l’étape limitante. Le réglage porte sur la taille des bulles, la hauteur de liquide et le taux de rétention gazeuse ; les rendements d’absorption vont couramment de 60 à 90 % du gaz introduit.

L’aval, qui fait partie de l’atelier. Un épaississeur porte la suspension de quelques grammes à quelques centaines de grammes de matière sèche par litre ; un filtre-presse, un filtre rotatif sous vide à précouche ou un décanteur centrifuge achève la séparation et lave le gâteau. Le choix se fait sur la résistance spécifique mesurée : au-delà de 1012 m·kg−1, la filtration sur toile devient impraticable. Le détail de ces appareils appartient aux cours de filtration et de clarification.

MatérielRégime de sursaturationTaille usuelle obtenueFiltrabilité attendueCe qui le fait choisir
Cuve agitée discontinuePic initial puis décroissance5 à 50 µmBonne si rampe lente et maturationPetits volumes, produits de valeur
Réacteur continu agitéFaible et constante10 à 60 µmBonne, distribution largeDébits réguliers, régime permanent
Cascade de deux à quatre étagesDécroissante par paliers20 à 100 µmTrès bonneÉpuration de jus, profil de pH progressif
Mélangeur rapide ou jet à impactTrès élevée, uniforme, brève0,05 à 1 µmMauvaise, centrifugation ou membrane requiseSolide fin à granulométrie étroite
Réacteur à lit de bouesFaible, tamponnée par la surface des germes30 à 150 µmExcellenteGrands débits, réaction et séparation en un seul appareil
Colonne de contact gaz-liquideFixée par le transfert de la bulle10 à 80 µmBonne, sensible au débit de gazRéactif gazeux, carbonatation, sulfitation

Sécurité des réactifs de précipitation. L’extinction de la chaux vive est fortement exothermique et projette : la préparation du lait de chaux se fait en circuit fermé, avec protection des yeux et des voies respiratoires, la poussière d’oxyde de calcium étant caustique. Laits de chaux et solutions de soude provoquent des brûlures profondes à douleur retardée. Les gaz de four à chaux contiennent du monoxyde de carbone et un dioxyde de carbone à forte teneur : cuves de carbonatation, regards et fosses de boues sont des espaces confinés à atmosphère appauvrie en oxygène, dont l’accès relève d’un permis et d’une détection en continu. L’acidification d’une suspension sulfurée ou sulfitée libère du sulfure d’hydrogène ou du dioxyde de soufre.

Les paramètres de conduite

Le pH de consigne. Il fixe la solubilité des espèces visées, donc le rendement et la nature du solide. Les hydroxydes métalliques ont un minimum de solubilité étroit, au-delà duquel ils se redissolvent en complexes ; les protéines tombent à leur point isoélectrique et se remettent en solution de part et d’autre. Un pH dépassé de 0,5 unité annule le bénéfice de l’ajout. La consigne se tient à ± 0,1 à 0,2 unité, électrode compensée en température et étalonnée à chaque poste ; le réglage de la boucle relève du cours de neutralisation.

La vitesse d’addition du réactif. C’est le paramètre roi, le seul qui arbitre entre germination et croissance. Une addition rapide consomme la sursaturation en créant des germes ; une addition lente la consomme en faisant grossir ce qui existe. La règle d’atelier est de doser sous le seuil de germination primaire, ce qui donne des durées d’addition de 10 à 60 minutes en discontinu, contre les quelques minutes que le bilan matière exigerait. Le gain se mesure au filtre, pas dans la cuve.

Le point d’introduction et l’énergie de mélange. Introduire le réactif en surface, dans une zone morte, revient à créer un petit réacteur à sursaturation maximale dont tout le contenu germe. La bonne pratique est l’introduction sous la nappe, au refoulement de l’agitateur, par canne plongeante et en plusieurs points si le débit est important. La puissance dissipée agit dans les deux sens : elle accélère la croissance limitée par la diffusion, mais au-delà de 1 à 2 kW·m−3 elle casse les agglomérats et fabrique des fines.

La température et la charge de germes. La température modifie le produit de solubilité, la viscosité et les vitesses de transfert ; pour la plupart des sels de calcium des jus sucrés, la solubilité décroît quand elle monte, ce qui fait du chauffage un moyen d’améliorer le rendement autant qu’un risque d’entartrage. La charge de germes se règle sur la densité de suspension tenue dans la zone de réaction : c’est le levier le plus efficace contre les fines, et le seul sans effet sur la chimie.

L’excès de réactif et le temps de maturation. Un excès augmente le rendement de manière décroissante et fait monter la charge saline du filtrat, le volume de boues et la consommation d’acide de reprise. Les excès pratiqués vont de 5 à 30 % de la stœchiométrie, à ajuster sur l’analyse du filtrat. Le temps de maturation ne coûte que du volume : 10 à 60 minutes d’agitation douce après l’addition résorbent une partie des fines et convertissent les phases métastables.

L’essai de filtrabilité au poste. Un demi-litre de suspension prélevé en sortie de réacteur, un entonnoir Büchner de surface connue, une trompe à vide à dépression constante et un chronomètre suffisent. On relève le volume de filtrat toutes les 15 secondes et l’on trace le temps rapporté au volume en fonction du volume : la pente de la droite est proportionnelle à la résistance spécifique du gâteau. Comparée à celle de la veille, elle dit en vingt minutes si la conduite a dérivé, bien avant que le filtre-presse ne le signale. Deux essais quotidiens sur une carte de contrôle suffisent à tenir l’atelier.

ParamètrePlage usuelleEffet d’une augmentationComment on le suit
pH de consigneTenu à ± 0,1 à 0,2 unitéRendement croissant puis redissolution au-delà de l’optimumÉlectrode compensée en température, étalonnage à chaque poste
Durée d’addition du réactif10 à 60 min en discontinuMoins de germes, particules plus grosses, filtration plus rapideRampe programmée ; essai de filtrabilité
Puissance d’agitation0,2 à 1 kW·m−3Croissance accélérée puis attrition et production de finesPuissance absorbée au moteur, granulométrie au microscope
Densité de germes recirculés2 à 20 % en volume dans la zone de réactionSursaturation locale abaissée, précipité plus gros et plus densePrise de densité de boues, hauteur du lit dans le réacteur
TempératureÉcart de maturation de 20 à 30 °CGermination facilitée mais mûrissement accéléré ; risque d’entartrageSondes en cuve, suivi de l’encrassement des échangeurs
Temps de séjour ou de maturation5 à 30 min de réaction, 10 à 60 min de maturationTaille moyenne en hausse, fraction sub-micrométrique en baisseVolume utile rapporté au débit ; granulométrie après palier

Ce qui se dérègle

Le cycle de filtration qui s’allonge. C’est le premier symptôme et le plus fiable, parce qu’il intègre tout le reste. Un temps de cycle qui double sans changement de débit signale presque toujours une germination excessive en amont : rampe d’addition raccourcie, germes perdus, consigne de pH déplacée. Chercher la cause au filtre est une perte de temps : elle est dans le réacteur, une demi-heure plus tôt.

La turbidité résiduelle du filtrat. Elle traduit des particules sub-micrométriques que ni la décantation ni le gâteau ne retiennent. Elle apparaît quand la sursaturation locale a franchi le seuil de germination primaire : purge de la boucle de recirculation, démarrage sans germes. Elle se corrige en amont, par le retour d’une charge de germes, jamais en resserrant le média filtrant.

La redissolution et l’entartrage. Un solide remis en solution par une dérive de pH ou de température réapparaît plus loin, là où les conditions redeviennent favorables : sur les tubes d’un évaporateur, sur un faisceau d’échangeur, dans une résine. Un précipité qui quitte la boue pour le tartre n’a pas été éliminé, il a été déplacé.

SymptômeCause probableCorrection
Temps de cycle de filtration qui doubleGermination excessive : addition trop rapide, germes perdus, pH déplacéRallonger la rampe d’addition, rétablir la recirculation de boues, revoir la consigne de pH
Filtrat trouble malgré un gâteau forméFines sub-micrométriques nées d’une sursaturation locale trop forteInjecter sous la nappe et en plusieurs points, diluer le réactif, ajouter un palier de maturation
Gâteau qui se referme sous la pressionPrécipité gélatineux et compressible, porosité effondréeFiltrer à pression modérée, adjuvant de filtration, ou reprendre la conduite pour former un solide plus grossier
Impureté retrouvée dans le solide récupéréOcclusion d’eau mère et inclusion dans le réseau, croissance trop rapideRalentir l’addition, laver le gâteau à contre-courant, envisager une redissolution suivie d’une seconde précipitation
Boues qui refusent de s’épaissirParticules trop fines, densité de lit trop basse, charge hydraulique excessiveRéduire la vitesse ascensionnelle, augmenter la recirculation, doser un floculant en entrée d’épaississeur

Énergie, coût et environnement

L’énergie mécanique est marginale. Une cuve consomme de 0,2 à 1 kW·m−3 d’agitation, soit, pour 20 minutes de séjour, de l’ordre de 0,1 à 0,3 kWh par mètre cube : négligeable devant les postes thermiques du même atelier. Réduire l’agitation pour économiser conduit surtout à décanter dans la cuve.

Le réactif est le poste dominant. Il l’est par sa masse, son prix et son empreinte. La chaux, réactif le plus employé en sucrerie, est produite par calcination du calcaire à 900 °C environ : de l’ordre de 4 à 6 GJ par tonne d’oxyde de calcium, et environ 0,79 tonne de dioxyde de carbone par tonne d’oxyde, libérée par la seule décomposition du carbonate, indépendamment du combustible. En sucrerie, ce gaz n’est pas perdu : il est le réactif de la carbonatation, et le four à chaux fournit à la fois la base et le gaz acide qui la reprécipite.

Le vrai coût est en aval. Le poste qui suit le réactif n’est pas la cuve mais la séparation : surface de filtration installée, toiles, adjuvants, eau de lavage, énergie de pressage des gâteaux et parfois séchage. Une conduite qui divise par cent la résistance spécifique divise d’autant la surface de filtre nécessaire : c’est le seul endroit du procédé où une décision de conduite, gratuite, remplace un investissement lourd.

Les boues et l’eau. Une épuration calco-carbonique produit de l’ordre de 30 à 60 kg de matière sèche d’écumes par tonne de betterave ; une défécation de canne, un gâteau de filtration valant couramment 3 à 5 % du poids de canne. Chargés de matière organique et de calcium, ces solides trouvent un débouché en amendement agricole, ce qui suppose stockage, transport et conformité analytique. L’eau de lavage revient au procédé et dilue le jus : chaque litre gagné au lavage est un litre à réévaporer plus loin, arbitrage qui se règle avec le cours de concentration.

Ce que la précipitation ajoute au filtrat. Un réactif apporte toujours son contre-ion : précipiter par du chlorure de calcium laisse des chlorures, par du sulfate d’aluminium des sulfates. Ces ions ne se voient pas dans la boue : ils partent avec le produit, à la charge de l’échange d’ions ou du rejet. Le bilan environnemental se lit donc sur deux colonnes : le volume de boue, et la charge saline transférée au liquide.

L’opération dans la fabrication des sucrants

Les quatre filières qui suivent emploient la précipitation à des fins différentes : trois pour épurer un jus, une pour séparer deux polyols.

La stévia : faire tomber les colloïdes du moût

L’extraction aqueuse des feuilles de stévia donne un moût vert, chargé de protéines, de pectines, de tanins, de chlorophylle et de sels, où les glycosides de stéviol recherchés ne font qu’une faible part de la matière sèche. Tel quel, ce moût colmate toute membrane et sature tout adsorbant. La première épuration porte le pH vers l’alcalin par de la chaux et introduit un sel de calcium ou de fer, qui précipite en hydroxyde et en sels d’acides organiques : les colloïdes chargés négativement s’y fixent et tombent avec lui.

Le compromis est visible à l’œil. Une addition brutale du sel métallique donne un hydroxyde gélatineux, de résistance spécifique très élevée, qui retient les glycosides par occlusion et se refuse au filtre ; une addition progressive avec palier de maturation donne un floc dense, filtrable, et une perte réduite. Toute la suite — adsorption sur résine, déminéralisation, cristallisation — dépend de cette première étape. Le détail figure sur la page fabrication de la stévia.

La betterave : construire le carbonate autour de l’impureté

L’épuration calco-carbonique du jus de diffusion est le cas d’école de la précipitation employée comme support d’adsorption. Le jus reçoit un lait de chaux, de l’ordre de 10 à 25 kg d’oxyde de calcium par tonne de betterave, en deux temps : un préchaulage progressif qui remonte le pH par paliers et coagule les matières azotées et pectiques sans les disperser, puis un chaulage principal qui décompose les amides et les sucres réducteurs à pH fortement alcalin.

La précipitation vient ensuite. Le gaz du four à chaux est injecté dans le jus chaulé : le dioxyde de carbone reprécipite la chaux en carbonate de calcium, et ce carbonate se forme autour des colloïdes déjà coagulés, qu’il englobe et adsorbe. La première carbonatation s’arrête à une alcalinité optimale, aux alentours de pH 10,8 à 11,3 et de 80 à 85 °C — non le point du meilleur rendement chimique, mais celui de la meilleure filtrabilité : trop tôt, le carbonate est mal formé ; trop tard, une partie des impuretés adsorbées se redissout. Une seconde carbonatation, vers pH 9,0 à 9,5 et 90 à 95 °C, abaisse le calcium résiduel avant l’évaporation. Le carbonate est filtré, lavé et renvoyé au four, où il redonne la chaux et le gaz : la boucle du réactif est fermée. La page fabrication du sucre de betterave replace l’atelier dans la ligne complète.

La canne : le chaulage des matières coagulables

Le jus de canne est traité plus simplement. Le chaulage porte le pH de 5,2 environ vers 7,0 à 7,6, avec de l’ordre de 0,5 à 1,5 kg d’oxyde de calcium par tonne de canne, puis le jus est chauffé au-dessus de 100 °C. La chaux précipite en phosphate de calcium, et ce phosphate entraîne les matières coagulables : cires, protéines dénaturées, fines de bagasse, colorants. La teneur en phosphate du jus décide de tout, et un jus pauvre reçoit un complément d’acide phosphorique — sans support de précipitation, la chaux seule n’entraîne rien.

Le solide est séparé par décantation puis filtration du dépôt, et le gâteau retient encore du sucre, ce qui impose un lavage soigné. La différence avec la betterave tient à l’objectif : la carbonatation construit une masse de carbonate adsorbante et la recycle au four ; la défécation à la chaux se contente d’un phosphate entraîneur. Chacune réussit ce que sa filière lui demande, et la page fabrication du sucre de canne détaille la suite.

Le mannitol : dix fois moins soluble que le sorbitol

L’hydrogénation catalytique du fructose, comme la réduction d’un sirop de glucose isomérisé, donne un mélange de sorbitol et de mannitol, issus de l’attaque de la même fonction carbonyle par ses deux faces. La proportion dépend du substrat et des conditions ; le mélange sort du réacteur en solution.

La séparation ne demande aucun réactif. Le mannitol est peu soluble dans l’eau — de l’ordre de 180 à 220 g·L−1 à température ambiante — quand le sorbitol dépasse 2 000 g·L−1, environ dix fois davantage. Concentrer puis refroidir amène le mannitol seul au-delà de sa saturation : il précipite, le sorbitol reste dans les eaux mères. L’opération se situe à la frontière entre précipitation et cristallisation : le solide étant le produit recherché, l’occlusion d’eaux mères riches en sorbitol devient le défaut principal, et l’on conduit un refroidissement lent avec ensemencement plutôt qu’une précipitation brutale. Les eaux mères sont recyclées. Le procédé complet figure sur la page fabrication du mannitol, la famille des polyols sur la page polyol et xylitol.

Pour aller plus loin

  • Cristallisation — l’opération jumelle, conduite à faible sursaturation pour un solide pur au lieu d’un solide entraîneur.
  • Clarification — le résultat que la précipitation sert le plus souvent, avec ses mécanismes de coagulation et de floculation.
  • Dissolution — l’opération inverse, dont la cinétique gouverne le mûrissement d’Ostwald.
  • Filtration — où se paie la conduite du réacteur, et où se mesure la résistance spécifique du gâteau.
  • Décantation — l’épaississement des boues précipitées et le dimensionnement des vitesses ascensionnelles.
  • Neutralisation — le réglage des boucles de pH dont dépend toute consigne de précipitation.

Sources

  • Bimbenet, J.-J., Duquenoy, A., Trystram, G., Génie des procédés alimentaires : des bases aux applications, Dunod.
  • Fellows, P. J., Food Processing Technology: Principles and Practice, Woodhead Publishing.
  • Perry, R. H., Green, D. W., Perry’s Chemical Engineers’ Handbook, McGraw-Hill.
  • McCabe, W. L., Smith, J. C., Harriott, P., Unit Operations of Chemical Engineering, McGraw-Hill.
  • Mullin, J. W., Crystallization, Butterworth-Heinemann.
  • Söhnel, O., Garside, J., Precipitation: Basic Principles and Industrial Applications, Butterworth-Heinemann.
  • van der Poel, P. W., Schiweck, H., Schwartz, T., Sugar Technology: Beet and Cane Sugar Manufacture, Verlag Dr. Albert Bartens.

Nicolas Oger

Nicolas Oger édite Xylitol-Sucre.org depuis 2010. Il n'est pas professionnel de santé : sa démarche consiste à lire les publications scientifiques et les avis des agences sanitaires (EFSA, ANSES), puis à les restituer en citant ses sources, en distinguant ce qui est établi de ce qui reste discuté. Les contenus de ce site sont informatifs et ne remplacent pas un avis médical.