Xylitol, érythritol et risque cardiovasculaire : ce que disent vraiment les études
Transparence. Je dirige une société qui commercialise du xylitol, de l’érythritol, de la stévia et du sucre de fleur de coco. Cet article traite d’études qui mettent en cause deux de ces produits. J’aurais donc intérêt à les minimiser, et vous êtes fondé à lire ce qui suit avec cette information en tête. Toutes les références sont données pour que vous puissiez vérifier par vous-même. Mes intérêts sont détaillés ici.
En février 2023, une équipe de la Cleveland Clinic publie dans Nature Medicine une étude associant l’érythritol à un risque accru d’infarctus et d’AVC. En juin 2024, la même équipe publie l’équivalent sur le xylitol dans l’European Heart Journal. Les titres de presse ont suivi, souvent bien plus catégoriques que les articles eux-mêmes.
Trois ans après la première, d’autres équipes ont travaillé sur le sujet. Le tableau qui en ressort est plus nuancé — et plus intéressant — que « l’édulcorant qui bouche les artères ».
Ce qui a été publié
L’étude érythritol de 2023 a mesuré le taux d’érythritol dans le sang de patients suivis en cardiologie — environ 1 150 personnes pour la phase de découverte, puis 2 150 aux États-Unis et 830 en Europe pour la validation — et a compté leurs événements cardiovasculaires sur trois ans. Résultat : les patients du quart le plus élevé avaient un risque environ deux fois supérieur à celui du quart le plus bas.
Les auteurs ont ajouté un volet expérimental : l’érythritol augmente la réactivité des plaquettes sanguines en éprouvette, accélère la formation d’un caillot chez la souris, et huit volontaires ayant bu 30 g d’érythritol ont vu leur taux sanguin grimper massivement et rester élevé plus de deux jours.
L’étude xylitol de 2024 reprend exactement la même architecture, sur les mêmes cohortes, avec des résultats du même ordre : risque environ 1,6 fois supérieur dans le tiers le plus élevé. Dix volontaires ont bu 30 g de xylitol, avec une hausse de la réactivité plaquettaire trente minutes plus tard.
La pièce qui manque
Ces études ont mesuré le taux d’érythritol et de xylitol dans le sang. Elles n’ont à aucun moment mesuré ce que les participants mangeaient.
La distinction paraît subtile ; elle est en réalité décisive, parce que ces deux substances ne viennent pas seulement de l’alimentation. Le corps humain les fabrique lui-même. L’érythritol est produit à partir du glucose par la voie des pentoses phosphates ; l’organisme produirait par ailleurs de l’ordre de 5 à 15 g de xylitol par jour.
Et cette production n’est pas constante. Une étude de 2017 publiée dans PNAS, bien antérieure à la controverse, avait montré que le taux d’érythritol sanguin était quinze fois plus élevé chez les jeunes adultes qui prenaient du poids, et vingt et une fois plus élevé chez ceux dont l’hémoglobine glyquée était la plus haute. D’autres travaux ont confirmé que la synthèse augmente avec la glycémie et le stress oxydant.
Autrement dit : un taux élevé d’érythritol dans le sang peut simplement signaler un métabolisme du sucre qui fonctionne mal. Or un métabolisme du sucre qui fonctionne mal est, en soi, un facteur de risque cardiovasculaire majeur.
Le point le plus troublant vient des auteurs eux-mêmes. Dans l’article de 2024, ils écrivent que la clairance rapide du xylitol — il disparaît du sang en quatre à six heures — suggère que les taux mesurés dans leur cohorte reflètent des variations de la production endogène et non l’apport alimentaire. Cette phrase figure dans l’étude. Elle n’a pas survécu au titre, ni à la couverture médiatique.
Ce que les autres équipes ont trouvé
Depuis 2023, plusieurs cohortes indépendantes se sont penchées sur la question. Leurs résultats sont instructifs.
La Nurses’ Health Study, analysée en 2024 sur 762 cas de maladie coronarienne et autant de témoins suivis onze à seize ans, retrouve bien l’association — mais elle disparaît après ajustement sur le diabète. Plus révélateur encore : la même association apparaît pour le mannitol et le sorbitol, deux autres polyols. Si trois substances différentes donnent le même signal, l’explication la plus économique n’est pas qu’elles sont toutes trois toxiques, mais qu’elles marquent toutes trois la même chose : un dérèglement métabolique.
L’étude ARIC, publiée en 2025 sur 4 006 adultes âgés sans maladie cardiovasculaire préexistante et suivis plus de huit ans, retrouve elle aussi des associations. Ses auteurs concluent avec un mot pesé : ces taux sont des marqueurs de la santé cardiométabolique. Ils évitent délibérément le vocabulaire de la causalité.
Un essai randomisé de perte de poids dont les résultats annexes ont été publiés en juillet 2026 va dans le même sens : chez 802 adultes en surpoids, les plus fortes baisses d’érythritol sanguin accompagnent les meilleures améliorations de la sensibilité à l’insuline. L’érythritol s’y comporte comme un thérmomètre, pas comme un incendiaire.
Deux études de randomisation mendélienne — une méthode qui utilise la génétique pour tester la causalité — ont été publiées. Elles se contredisent : celle de 2024 ne trouve aucun lien causal, celle de 2025 en trouve un. Les outils génétiques disponibles pour ces molécules sont peu nombreux, ce qui rend ces analyses fragiles. Aucune des deux ne tranche.
Les critiques adressées aux études initiales
Elles ont été nombreuses, publiées dans les mêmes revues, et plusieurs sont sérieuses.
- La population n’est pas représentative. Environ 77 % des participants avaient déjà des antécédents cardiovasculaires. Ce sont des patients de cardiologie, pas des gens ordinaires.
- La fonction rénale n’a pas été prise en compte. L’érythritol s’élimine par les reins ; une insuffisance rénale élève donc son taux sanguin et le risque cardiovasculaire. C’est le type de facteur qui crée une association sans lien de cause à effet.
- Le modèle animal n’est pas un modèle alimentaire. Chez la souris, le xylitol a été injecté dans l’abdomen, les auteurs indiquant qu’il est mal absorbé par voie orale chez le rongeur. On ne mange pas par injection.
- Les volets humains sont minuscules — huit, dix, vingt personnes — le plus souvent sans groupe placebo, avec une seule mesure trente minutes après l’ingestion.
- Les échantillons sanguins des cohortes datent de 2007-2011, une époque où l’érythritol était très peu consommé — il n’était autorisé aux États-Unis que depuis 2001.
L’argument des auteurs, qui n’est pas faible
Il serait malhonnête de s’arrêter là. La réponse publiée par l’équipe de la Cleveland Clinic tient en une phrase : peu importe l’origine des taux mesurés dans les cohortes, puisqu’il est démontré qu’en manger fait monter les concentrations sanguines bien au-delà des seuils où l’effet plaquettaire apparaît.
C’est logiquement recevable. Boire 30 g d’érythritol multiplie le taux sanguin par mille et le maintient élevé plus de quarante-huit heures. Un consommateur régulier de produits « sans sucre » peut donc vivre en permanence à des concentrations que personne n’atteignait avant l’industrialisation de ces édulcorants.
Les auteurs précisent par ailleurs que ces molécules ne déclenchent pas une thrombose à elles seules : elles abaisseraient le seuil de réaction des plaquettes aux signaux qui, eux, déclenchent la coagulation.
Une asymétrie entre les deux produits, rarement soulignée
L’érythritol et le xylitol ne se comportent pas du tout de la même façon dans l’organisme.
L’érythritol est très peu métabolisé et s’élimine lentement par les reins : son taux sanguin reste élevé plus de deux jours après une seule prise. Une exposition chronique est donc parfaitement plausible chez quelqu’un qui en consomme quotidiennement.
Le xylitol, lui, a une demi-vie d’environ treize minutes et revient à son niveau de base en quatre à six heures. L’objection « ces taux reflètent la production interne du corps » est donc nettement plus forte pour le xylitol que pour l’érythritol.
Cette asymétrie n’apparaît presque jamais dans les articles qui traitent les deux molécules comme un bloc.
Ce qu’en disent les autorités
L’EFSA a réévalué l’érythritol fin 2023, en examinant expressément l’étude de Nature Medicine. Sa conclusion : les données disponibles ne démontrent pas de relation causale entre l’apport alimentaire d’érythritol et un risque accru de maladie cardiovasculaire, tout en reconnaissant que d’autres études seraient utiles.
Mais la même réévaluation contient une information que peu de sites relaient, et qui mérite votre attention : l’EFSA a fixé une dose journalière admissible de 0,5 g par kilo de poids corporel — soit 35 g pour une personne de 70 kg — et constate que dans tous les groupes de population européens évalués, la consommation dépasse cette valeur. Le motif est digestif, pas cardiovasculaire. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un signal réglementaire concret, plus tangible que la controverse elle-même.
La réévaluation du xylitol par l’EFSA est toujours en cours et aucun calendrier n’est public.
La FDA a examiné l’étude de 2023 dans un mémorandum interne et listé les mêmes faiblesses méthodologiques. Elle n’a pas modifié le statut de l’érythritol.
L’OMS a publié en 2023 une recommandation déconseillant les édulcorants pour le contrôle du poids, mais elle exclut explicitement les polyols de son champ. Elle ne s’est donc pas prononcée sur ces deux produits.
L’ANSES n’a, à ma connaissance, publié aucune position sur ce sujet.
Et aucun retrait, aucune restriction, aucune modification d’étiquetage n’a été décidé nulle part à la suite de ces travaux.
Où en est la preuve, maillon par maillon
| Affirmation | Niveau de preuve |
|---|---|
| Un taux sanguin élevé est associé aux événements cardiovasculaires | Solide — répliqué par plusieurs équipes indépendantes |
| Cette association est largement portée par le dérèglement du métabolisme du sucre | Bien étayé |
| En manger fait fortement monter le taux sanguin | Démontré |
| Ces taux augmentent la réactivité des plaquettes en laboratoire | Démontré, sur de très petits effectifs |
| En manger provoque des infarctus ou des AVC | Non démontré |
Ce que j’en retiens, et ce que je vous propose d’en faire
Il existe un signal biologique cohérent, qu’il serait déshonnête de balayer : trois familles de données indépendantes — épidémiologie, expériences sur les plaquettes, modèles animaux — pointent dans la même direction. Mais la pièce qui intéresse le consommateur manque toujours : personne n’a montré que manger de l’érythritol ou du xylitol provoque des événements cardiovasculaires.
Cinq conséquences pratiques défendables :
- Rien ne justifie de considérer ces produits comme dangereux pour la population générale à des usages courants. C’est la position de l’EFSA comme de la FDA.
- La modération se justifie pour une raison indépendante et bien établie : au-delà d’environ 0,5 g par kilo de poids, les effets laxatifs sont documentés — et l’EFSA constate que les gros consommateurs dépassent déjà ce seuil.
- Une prudence individuelle est raisonnable en cas de risque thrombotique élevé — antécédent d’infarctus, d’AVC, de phlébite, insuffisance rénale. Non parce que la causalité est établie, mais parce que c’est là que le rapport bénéfice-risque d’une consommation quotidienne massive est le moins favorable.
- L’usage dentaire du xylitol n’est pas concerné. Les 5 à 10 g par jour fractionnés en chewing-gum n’ont rien à voir avec 30 g bus d’un trait, et le bénéfice sur les caries, lui, est documenté.
- La comparaison pertinente reste le sucre, pas l’abstinence. Remplacer du sucre par un polyol chez une personne diabétique aurait des bénéfices métaboliques documentés, à mettre en balance avec un risque hypothétique.
Les conflits d’intérêts, des deux côtés
Ils existent partout dans ce dossier, et les taire serait une faute.
L’équipe qui alerte détient des brevets et perçoit des redevances sur des tests diagnostiques cardiovasculaires. Parmi ceux qui la critiquent, un auteur est fondateur et actionnaire d’entreprises pharmaceutiques du secteur, une autre a été rémunérée par un industriel de l’érythritol pour une revue de littérature, et les objections les plus vives émanent d’une association professionnelle de fabricants d’édulcorants.
Et moi-même, comme indiqué en tête de cet article, je vends ces produits.
Rien de tout cela ne disqualifie qui que ce soit. Mais chacun de ces intérêts invite à lire les arguments, pas les conclusions.
Ce qu’il faudrait pour trancher
Des cohortes prospectives mesurant à la fois la consommation alimentaire et les taux sanguins, sur des personnes en bonne santé. Et un essai randomisé de longue durée. Aucun des deux n’existe à ce jour, et je n’ai trouvé l’annonce d’aucun essai en cours.
D’ici là, quiconque vous affirme que ces édulcorants sont dangereux, ou qu’ils sont parfaitement inoffensifs, vous en dit plus sur ses convictions que sur l’état des connaissances.
Sources principales
- Witkowski M. et al., « The artificial sweetener erythritol and cardiovascular event risk », Nature Medicine, 2023 ; 29(3) : 710-718
- Witkowski M. et al., « Xylitol is prothrombotic and associated with cardiovascular risk », European Heart Journal, 2024 ; 45(27) : 2439-2452
- Hootman K.C. et al., « Erythritol is a pentose-phosphate pathway metabolite… », PNAS, 2017 ; 114(21)
- Heianza Y. et al., « Plasma levels of polyols… and incident coronary heart disease among women », European Journal of Preventive Cardiology, 2025 ; 32(5) : 404-414
- Abushamat L.A. et al., « Erythritol, Erythronate, and Cardiovascular Outcomes in Older Adults in the ARIC Study », JACC: Advances, 2025
- Wölnerhanssen B.K. et al., « Sweeteners: erythritol, xylitol and cardiovascular risk — friend or foe? », Cardiovascular Research, 2025 ; 121(9)
- Valentine G.C., Söderling E., Milgrom P., lettre à l’éditeur, European Heart Journal, 2025
- EFSA, « Re-evaluation of erythritol (E 968) as a food additive », EFSA Journal, décembre 2023
- FDA, Office of Food Additive Safety, mémorandum du 15 juin 2023
- Heianza Y. et al., « Declines in plasma erythritol levels and improvements in insulin sensitivity », International Journal of Obesity, juillet 2026
Cet article est informatif et ne se substitue pas à un avis médical. Si vous avez des antécédents cardiovasculaires, parlez-en à votre médecin plutôt qu’à un site web — y compris celui-ci.
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